Si tu comptais encore sur quelqu’un pour t’expliquer où va ton boulot, mauvaise pioche. Les gens payés pour le savoir n’en savent rien non plus. Ils ont juste déniché un mot plus présentable que « on verra » : désapprendre.
La scène se déroule au tout premier sommet AIQ de Fortune, où des Chief People Officers de Palo Alto Networks, HPE et Lennar sont venus raconter comment l’IA refaçonne leur boîte et les humains coincés dedans. Le verdict tient dans une phrase qui claque en salle de réunion : l’IA a tué l’organigramme. Voilà, c’est dit. Ton petit schéma avec les cases et les flèches, celui sur lequel trois générations de DRH ont bâti des réunions interminables, il est mort. Et les survivants devront « désapprendre ».
Le hic, c’est que personne n’a précisé quoi. On te somme d’oublier ce que tu maîtrisais, sans jamais dire ce qu’on attend à la place. Astuce de pro : ça transfère tout le flou sur tes épaules. Tu ne piges pas ta nouvelle place dans la boîte ? T’as pas assez désappris, mon vieux. Tu es largué ? C’est ton état d’esprit, forcément.
La techno t’appartient au boulot, jamais après
Pendant que les cadres phosphorent sur des organigrammes à plat, il y a la vraie vie. Celle où un développeur raconte sur Hacker News un grand écart éloquent : au travail, l’IA est obligatoire. Tu dois t’en servir, c’est dans tes objectifs, ton manager te relance si tu traînes. Une fois la porte franchie, changement de décor : la même IA redevient persona non grata. Pas pour tes projets perso, pas pour ton side project, pas pour tes idées à toi. La même techno passe d’indispensable à suspecte selon qui tient la souris.
Voilà toute la logique. L’outil n’est jamais à toi. Il est à la boîte, dans les murs de la boîte, pour les intérêts de la boîte. Tu es prié d’être productif avec, et prié de fermer ton clapet sans.
Le flou, ce nouveau plan de carrière
On te l’avait vendu autrement. L’IA devait te libérer du temps, promesse sur laquelle personne n’a survécu : à la place, tu t’es retrouvé avec trois boulots sur les bras. On t’a aussi juré que l’agent IA te soulagerait, qu’il prendrait les tâches ingrates. Sauf que le harnais lâche et c’est encore toi qui ramasses les morceaux. Et pendant que tu recolles, on t’explique que la vraie compétence de demain, c’est de désapprendre.
Désapprendre, c’est le mot le plus pratique du vocabulaire RH depuis « synergie ». Il ne promet rien, il ne précise rien, il tient tout le monde par le col. Il dit : ta place n’est plus garantie, ta fiche de poste ne veut plus rien dire, et si ça coince, c’est que tu n’as pas été assez souple.
La boîte se réinvente pendant que tu fais le deuil
Rappelons un truc que les sommets bien huilés oublient : un organigramme, ça n’a jamais été un dessin décoratif. C’est ce qui dit qui décide, qui est responsable, qui paye quand ça merde. Tu le retires sans rien mettre à la place, tu n’obtiens pas une organisation agile. Tu obtiens une boîte où plus personne ne sait qui tranche, et où le premier de corvée, c’est encore l’employé.
Ça tombe bien, d’ailleurs : quand une entreprise fait le ménage dans ses cases, ce n’est jamais pour ajouter de la clarté. C’est pour ajouter de la marge de manœuvre. La tienne, de marge de manœuvre. Celle qu’on te demandera d’avoir quand on viendra t’annoncer que ton poste « évolue ».
Alors oui, l’IA transforme le travail. Personne n’a dit le contraire. Mais il faut arrêter de faire passer un plan de restructuration pour une prise de conscience philosophique. On ne tue pas un organigramme, on réorganise un pouvoir. Et pour l’instant, le seul truc que les DRH t’ont demandé d’apprendre, c’est à la fermer et à désapprendre le reste.
Bonne chance pour ta reconversion. Elle commence par oublier tout ce que tu sais. La suite, on te l’expliquera. Ou pas.
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