Le calendrier disait dix ans, JPMorgan a déjà mis cinq milliards dans les missiles

Cinq milliards de dollars en douze mois. JPMorgan avait annoncé dix milliards étalés sur une décennie pour son programme de sécurité nationale et de résilience, lancé il y a un an par Jamie Dimon. La banque a posé la moitié de la mise sur la table en un an, et Doug Petno, co-président du groupe, a déjà expliqué à CNBC que l’enveloppe pourrait sauter. Le rythme « plus rapide que prévu » n’est pas une bonne nouvelle pour les comptes, c’est le signe qu’ils trouvent des cibles partout.

Le détail qui change tout : ce n’est pas du crédit. Ce sont des participations directes. JPMorgan avait justement tourné le dos à ce genre de paris. Elle a spinné son activité de private equity, One Equity Partners, il y a plus de dix ans, et s’était repliée sur son métier de prêteur et de conseil, moins glamour mais nettement moins exposé aux technologies non prouvées. Voilà la banque qui replonge, mais avec une liste de courses très précise.

Deux noms connus donnent le ton. Hadrian, d’abord : des usines automatisées qui produisent des pièces pour la défense, l’aérospatial et le maritime. JPMorgan a participé en août à un tour de 1,4 milliard de dollars. La boîte exploite une usine en Californie où, selon son fondateur, on compte dix robots pour un employé humain. Le ratio a de quoi faire rêver n’importe quel DRH, et un peu flipper le reste de l’atelier.

Castelion, ensuite : un missile hypersonique baptisé Blackbeard, présenté comme relativement bon marché, développé par une bande d’anciens de SpaceX qui ont monté la boîte fin 2022. JPMorgan était dans un tour d’un milliard en août. Le low-cost dans l’hypersonique, c’est un peu le low-cost dans le champagne : la promesse est séduisante, la bouteille reste à ouvrir. Mais vu le carnet de commandes militaires mondial, l’idée que le missile cher soit le seul missile disponible a de beaux jours devant elle.

Combs rapporte à Dimon, pas au comité d’éthique

La gouvernance du projet, pardon. Todd Combs, l’ancien de Berkshire Hathaway qui pilote le groupe chargé des investissements en startups, rapporte directement à Jamie Dimon, pas à un comité perdu dans l’organigramme. Petno, lui, est vu comme l’un des deux successeurs possibles du patron et se retrouve à la tête de l’ensemble. Deux hommes, une ligne hiérarchique qui remonte tout droit au sommet : ce programme n’est pas un hobby de banquier qui s’ennuie, c’est une priorité stratégique affichée.

Le périmètre déborde d’ailleurs largement la défense. Chaîne d’approvisionnement, manufacturing, technologies de pointe, pharma et santé. Le pitch de Petno : des « early venture-stage, advanced manufacturing companies » qui ont trouvé comment bâtir ces capacités aux États-Unis au lieu de dépendre de partenaires étrangers.

Le volet classique tourne aussi, et fort. JPMorgan a financé et facilité plus de 230 milliards de dollars pour des industries qui servent l’intérêt national américain, un volet censé atteindre 1 500 milliards sur dix ans, dirigé par Jay Horine, ex-co-responsable de la banque d’investissement. Une équipe d’environ trois douzaines de banquiers, épaulée par des centaines d’autres dans le groupe, planche sur les lignes de distribution des sous-marins, missiles et avions, histoire de repérer les fournisseurs qui n’ont ni le capital ni la capacité de suivre la demande. La banque discute régulièrement avec le Pentagone et le département du Commerce. Elle s’est aussi étendue à l’Europe et au Canada.

Le contexte que personne ne conteste

La guerre en Ukraine, le Moyen-Orient, les tensions commerciales avec la Chine : Dimon a créé ce programme il y a un an parce que le flux d’énergie et de composants critiques pour l’industrie et la défense américaines menaçait de se gripper. Difficile de contester le diagnostic. Ce qui se discute, c’est le véhicule. Une banque qui devient actionnaire directe de boîtes de défense encore jeunes, c’est un transfert de risque assumé, sur des technologies que l’armée n’a pas encore validées en conditions réelles. Le risque n’a pas disparu sous prétexte que le drapeau est joli.

Pendant ce temps, de l’autre côté de la tech, la facture de l’IA commence à faire tousser. Selon Business Insider, qui a mis la main sur un enregistrement interne, le directeur financier d’AWS blaguait sur le coût des 220 milliards engagés par Amazon dans les data centers. Le contraste vaut ce qu’il vaut, mais il est là : on vous racontait la semaine dernière que le marché relisait la facture de l’IA et filait se planquer chez le Trésor. Cette fois, une partie du capital ne se planque pas. Elle change carrément de guerre.

Reste une question bête. Si le missile hypersonique à bas coût et l’usine à dix robots par humain marchent vraiment, pourquoi c’est une banque qui doit financer la chose, et pas les carnets de commandes de la défense américaine ? Peut-être parce que le Pentagone paie à la livraison et JPMorgan paie d’avance. Dans les deux cas, c’est le contribuable qui signe au bout du compte. Lui, il n’a pas de successeur potentiel à désigner.


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