Personne n’a bronché. Quelques heures avant que Meta publie ses comptes du troisième trimestre, un juge du Nouveau-Mexique a ordonné à l’entreprise de payer 25 milliards de dollars de pénalités dans le dossier Cambridge Analytica. Meta compte faire appel. Le marché, lui, a retenu les 64,6 milliards de dollars de chiffre d’affaires et a envoyé l’action prendre jusqu’à 5 % dans les échanges d’après-clôture. Vingt-cinq milliards d’un côté, cinq pour cent de l’autre. La justice coûte cher, visiblement moins qu’une promesse d’agent IA.
Les 64,6 milliards dépassent les 63,3 milliards attendus par les analystes (consensus Visible Alpha, S&P Global Market Intelligence), avec une hausse de 26 % sur un an. Le quatrième trimestre est annoncé entre 73 et 76 milliards, contre 73,75 espérés. Le moteur publicitaire tourne : 63,1 milliards de recettes pub, +26 %, impressions en hausse de 10 %, prix moyen par pub en hausse de 14 %. La machine à cash classique fonctionne.
Sauf que le bas du compte de résultat a pris le mur.
La marge coupée en deux, la facture étalée sur dix ans
Résultat opérationnel : 13 milliards de dollars, en baisse de 37 % sur un an, soit une marge de 20 % au lieu du double environ. La coupable porte un nom administratif, le « Multi-State Attorneys General Agreement » d’août 2026, sur la gestion de la santé mentale des jeunes sur les plateformes. Meta a passé une charge avant impôts de 9,9 milliards sur le trimestre. La cheffe financière Susan Li a tenu à préciser une chose sur le call : sans cette charge, le résultat opérationnel aurait progressé de 11 % sur un an, à 22,9 milliards, pour un bénéfice par action de 7,40 dollars au lieu de 3,83.
Un détail mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il dit tout du genre de deal signé. L’accord prévoit environ 18 milliards de dollars versés aux États sur la prochaine décennie, et le montant dépend de la coopération de TikTok et de Google avec YouTube. Autrement dit : la facture de Meta est indexée sur le comportement de ses concurrents. Voilà un règlement qui a la solidité d’un bail commercial avec clause de renégociation.
Et le juge du Nouveau-Mexique, donc, est arrivé par-dessus, à quelques heures de la publication. 25 milliards de pénalités, appel annoncé. Le bénéfice net du trimestre ressort à 9,9 milliards (3,83 dollars par action), contre 2,7 milliards (1,05 dollar) un an plus tôt.
Le capex mange tout, y compris le cash-flow
Le chiffre qui devrait te faire tiquer n’est pas le profit, c’est le cash. Flux de trésorerie disponible : moins 2,1 milliards de dollars. Contre 784 millions au trimestre précédent et 10,6 milliards un an plus tôt. Meta brûle du liquide, pour la première fois de son histoire récente, et ce n’est pas une mauvaise passe passagère.
Les dépenses d’investissement ont atteint 34,9 milliards sur le trimestre, contre 31 milliards au deuxième et 19,4 milliards un an avant. La prévision annuelle a été légèrement relevée à 135-145 milliards. Melissa Otto, qui dirige la recherche Visible Alpha chez S&P Global, chiffre le mouvement global : environ 140 milliards de capex anticipés pour Meta en 2026, presque le double de 2025, dans un secteur qui passerait de 404 milliards en 2025 à 790 milliards en 2026, puis 1 200 milliards en 2027. Près de 2 000 milliards en deux ans, pour toute l’infrastructure IA de la tech. Aucun retour sur investissement n’a encore été produit à cette échelle, et personne ne sait à quoi ressemble le plan de remboursement.
Pour tenir, Meta dégaine deux mesures. La première : réallouer des investissements depuis Reality Labs, le métavers qui perd de l’argent depuis des années, vers l’IA. La seconde : créer une classe d’actions C sans droit de vote, pour financer la construction, payer les stock-options des salariés et acheter des sociétés. Traduction : on émet du papier pour payer les puces. Les actionnaires actuels apprécieront la dilution.
Muse, dix millions d’installations, et l’aveu du playbook
Le signal que les investisseurs ont voulu entendre est ailleurs. Plus de 10 millions de personnes aux États-Unis et au Canada ont installé l’assistant Muse depuis son lancement. Zuckerberg a reconnu une limite : « Comme c’est un service gourmand en calcul, nous ne l’avons pas encore lancé mondialement. » Traduction bis : l’IA ne suit pas la logique d’un réseau social, elle coûte à chaque requête et ne se déploie pas gratuitement à l’échelle de la planète.
Le lancement de Muse Wonder, premier modèle frontier de Meta Superintelligence Labs, date d’une semaine. L’assistant, lui, a un peu plus d’un mois. Je te racontais récemment que Muse se constituait un dossier sur ton carnet d’adresses, et que JPMorgan avait lu la documentation avant de dire non. Cette semaine, on apprend surtout à quelle vitesse il devra rapporter.
Car voilà l’aveu intéressant du call. Le playbook maison de Meta, c’est : on lance, on pousse à un milliard d’utilisateurs, on monétise ensuite. Zuckerberg annonce autre chose pour Muse, à peu près dans ces termes : la monétisation viendra « un peu plus tôt » que d’habitude. Pourquoi ? Parce que faire tourner Muse coûte cher, et parce qu’un agent conversationnel s’insère naturellement dans une transaction commerciale. Il ajoute que le revenu moyen par utilisateur américain des applications existantes se compte en centaines de dollars par an, et qu’il espère faire mieux avec Muse grâce au commerce déjà en place. Et une phrase, enfin, qui vaut son pesant de câbles : « Il va être très important que les maths finissent par tomber juste. »
Le résultat du trimestre lui donne raison sur un point : l’IA rapporte déjà quelque chose, dans la pub. Le modèle GEM a amélioré les conversions de 1,7 % sur les campagnes hors plateforme et de 9,6 % sur les campagnes d’applications. Près de 10 millions d’annonceurs utilisent au moins un outil créatif génératif de Meta. Les publicités en partenariat ont bondi de plus de 97 % sur un an et dépassent les 15 milliards de revenus annualisés. L’IA de Meta n’est pas un centre de coût abstrait, elle est planquée dans le ciblage publicitaire, là où ça facture.
Reste l’écart que personne sur le marché n’a semblé vouloir regarder mercredi soir. Une boîte dont le cash-flow libre est négatif, la marge opérationnelle divisée par deux, une amende de 25 milliards tombée le jour même, et qui prévoit d’émettre une nouvelle classe d’actions pour continuer à creuser. Cinq pour cent de hausse. Le marché a acheté un agent qui vient de naître et a ignoré une ardoise judiciaire de plusieurs décennies de bénéfice.
Zuckerberg a promis que les maths finiraient par tomber juste. En attendant, c’est la justice qui lui tombe dessus.
Sources :
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