Sam a 27 ans, il vit à Stoke-on-Trent, et son aile droite s’appelle Gemini. Tout part d’une vacherie : son ex lui rapporte que sa sœur le trouve moche. Il envoie la photo au modèle, qui prend poliment le contrepied. Depuis, le chatbot lui remonte le moral avant un rencard et relit ses messages avant envoi.
Le célibataire assisté par IA n’est pas une bête de foire. Match Group, propriétaire de Tinder et Hinge, a publié ce mois-ci une enquête menée auprès de 3 000 célibataires britanniques : 39 % ont utilisé l’IA dans leur vie amoureuse. La génération Z monte à 66 %, les millennials à 53 %. Les usages les plus courants tiennent en cinq lignes : demander un avis sur la personne à qui on parle, trouver des idées de rendez-vous, répéter une conversation, rédiger un profil ou un message, vérifier si un profil ou une photo est authentique. Retoucher sa propre photo reste en revanche un non catégorique pour une majorité de sondés.
Le mariage de deux Claude
Un Australien de 51 ans, remarié après vingt ans de vie commune, raconte au Guardian comment il a accéléré ses recherches. Il faisait trier ses matchs par le chatbot et tester ses réponses. « Ça devenait beaucoup de boulot, toutes ces conversations et tous ces profils. Je me suis dit : comment utiliser l’IA pour accélérer un peu ? » Le modèle l’a aussi poussé vers un profil qu’il avait écarté : « Non, elle est ton style, elle prend juste des photos de merde. » Il la rencontre dans un café. Elle est, dit-il, absolument canon.
Quand il a avoué avoir utilisé l’IA dans leurs échanges, elle a reconnu avoir fait analyser ses réponses à lui par Claude. Elle a plaisanté sur ces « deux Claude qui discutaient probablement entre eux derrière ». Environ un tiers des célibataires britanniques affirment pourtant qu’ils couperaient court à un rendez-vous en apprenant qu’une IA a écrit les messages de l’autre.
Ce que la délégation t’empêche d’apprendre
Des chercheurs publient cette semaine dans The Conversation un argument qu’on n’attendait pas de ce côté-là du dossier. Flirter, écrire des excuses, un éloge funèbre ou un message de félicitations, tout ça relève de la même opération : mettre des mots sur ce qu’on ressent pour comprendre ce qu’on ressent. Ils citent le philosophe Talbot Brewer, pour qui l’effort d’articuler une émotion peut révéler ce à quoi on tient. Leur exemple : une femme persuadée de se ficher de son travail, qui ressent de la fierté à sa promotion et découvre, ce faisant, que le boulot compte pour elle.
Le risque du copier-coller vers ChatGPT, c’est de sauter ce moment. On lit distraitement ce que l’autre a écrit, on colle, on renvoie, et on passe à côté des signaux qui auraient dû faire réfléchir : un détail bizarre, un deal-breaker, un tic d’écriture. Avec un wingman intégré à l’appli, un clic suffit à envoyer la suggestion sans même lire la réponse reçue. Les chercheurs convoquent la « dette cognitive » des étudiants qui rendent des devoirs brillants et se plantent à l’examen. Personne n’a envie d’arriver au rendez-vous incapable de se rappeler ce qu’il a collé la veille.
Deux choses s’ajoutent, et elles ne sont pas théoriques. La confidentialité d’abord : ces échanges intimes peuvent finir dans les données d’entraînement. La représentation ensuite : le modèle parle à ta place avec les biais de son corpus, et l’autre peut légitimement se sentir trompé. Les chercheurs rappellent que la question du mensonge sur les plateformes de rencontre et du consentement qu’il invaliderait (ou pas) était posée bien avant l’IA. Elle se pose maintenant à une échelle industrielle.
Et ne compte pas sur ta vigilance pour te sauver. Une étude citée dans le même texte montre que les utilisateurs réguliers d’IA pour un premier jet acceptent la production sans la critiquer, et adoptent les biais du modèle même quand ils savent que ces biais existent. Je t’en parlais déjà à propos du brainstorming : avec un chatbot, les idées se resserrent au lieu de s’ouvrir (Brainstormer avec un chatbot resserre les idées, avec un humain non). Le flirt est un exercice de production d’idées comme un autre, sauf que la matière première, c’est toi.
Match mesure, Match freine
Le passage le plus parlant de l’enquête n’est pas dans les 39 %. Plus d’un quart des sondés trouvent l’idée séduisante que les assistants des deux personnes se parlent et fassent un rapport avant que les humains s’adressent la parole. Une majorité juge l’idée « inacceptable ». Yoel Roth, responsable confiance et sécurité chez Match, annonce une position ferme contre le dating entre bots.
« Dans un monde où les gens se disent plus aliénés que jamais, plus affamés de connexion que jamais, on ne se rapproche pas de cet objectif de connexion humaine en faisant parler des robots entre eux », dit-il.
La ligne est défendable : un assistant qui te conseille n’est pas un bot qui te joue. Reste qu’elle est tracée par la boîte qui publie dans le même mouvement le chiffre qui normalise l’IA dans la conversation, et dont le business consiste à te garder à discuter le plus longtemps possible. Ce n’est pas forcément de l’hypocrisie. C’est juste une frontière posée par un acteur qui a intérêt à ce qu’elle soit posée là, et pas trente centimètres plus loin.
Les chiffres de la confidence racontent autre chose. 7 % des sondés parlent de leur rendez-vous à un chatbot. 29 % préfèrent un groupe de potes, 20 % leurs parents. Dec, 31 ans, à Londres, a choisi le chatbot comme caisse de résonance : il y téléverse ses conversations et demande « quels sont les red flags là-dedans » ou « à quoi ressemble cette connexion ». Il reconnaît que ça a marché, plusieurs fois. Il reconnaît aussi que « mon cerveau a l’impression de pourrir, parce que tout est déporté vers l’IA maintenant », et que « on sait tous qu’il va parfois être un peu yes man ».
Sam, lui, a mis le doigt sur le vrai plafond du système, et il l’a dit mieux que n’importe quel papier de recherche : « Si je remplace mon humour par de l’IA, j’estime que je suis mort en tant que personne. »
Le wingman n’a pas remplacé ton charme. Il a remplacé le groupe WhatsApp, et ça, franchement, c’est le pire des deux.
Sources :
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