Les wikis de jeux vidéo se font enterrer par des sites qui n’ont jamais joué

Tu veux la liste des compagnons de Nighthawks. Réflexe de joueur : tu tapes la question dans Google, tu cliques le premier résultat, un truc qui s’appelle Nighthawks Wiki, et tu repars avec ta réponse. Sauf que le Nighthawks Wiki n’est pas un wiki. Personne ne peut y écrire. Le site accepte des « corrections » par mail, et le mail en question bounce.

Le contenu part en vrille dès la première fiche : des compagnons et des compétences qui n’existent pas dans le jeu, plus des paragraphes sur le film de 1981 et sur le tableau d’Edward Hopper, tous les deux baptisés Nighthawks, cités dans les « sources » même quand ça n’a aucun rapport avec la page. Un journaliste qui enquêtait sur le jeu a remonté le nom de domaine jusqu’à Spaceship, un service d’hébergement qui vend aussi un « AI Website builder ». Tout s’explique, rien ne s’arrange.

Le cas n’est pas une curiosité. La même recherche fait remonter une flopée de sites du genre : certains vraiment éditables, d’autres qui se contentent du mot « wiki » sur la porte. Le point commun, c’est la cible. Les jeux indépendants sans grosse communauté de joueurs, ceux pour lesquels tu vas chercher de l’aide et où personne ne sera là pour corriger une ânerie en dix minutes.

Le whack-a-mole de Hooded Horse

Tim Bender dirige Hooded Horse, un éditeur qui fait un truc rare : il monte les wikis de ses propres jeux avec les fans, au lieu de laisser Fandom organiser le bazar. Sauf que depuis quelque temps, il joue au whack-a-mole avec des sites générés qui lui piquent les résultats de recherche. Corsair Cove, un de ses jeux, avait droit à son faux wiki. Derrière, GameDB : une collection en vrac de plus de vingt jeux, dont le créateur a admis se servir d’IA générative. « Ça permet à une série d’entreprises purement commerciales de produire en masse et d’essayer d’inonder les résultats de recherche des jeux pour aspirer leur trafic », dit Bender. Le journaliste a tenté de joindre GameDB. Réponse du serveur de messagerie : « mal configuré ».

FlamingMojo, membre de l’Independent Game Wiki Network, a vu au moins cinq wikis générés pousser dans les jours qui ont suivi la sortie de Wardogs, un FPS à cent joueurs, en septembre. Le dégât ne s’arrête pas à l’internaute mal orienté. « Ça a abîmé notre réputation : les joueurs ont été mal informés, et comme on n’avait pas encore créé ou mis à jour la page en question, ils quittent les wikis pour de bon. »

Un peu de pub, beaucoup de volume

L’économie du truc tient en deux phrases. « Il n’y a pas beaucoup de revenus publicitaires, mais il y en a un peu, et ça suffit. Comme la barrière est si basse, pourquoi ne pas en déverser une montagne et inonder les résultats de recherche ? » Bender, encore. En face, FlamingMojo paie l’hébergement du wiki communautaire de Dune: Awakening de sa poche, sans une seule pub. Le type qui documente le jeu pour les autres est bénévole et facturé. Le type qui recopie mal le jeu, lui, a un business plan.

La note peut être plus salée. « Certains, tu ne sais pas quelles données ils collectent », prévient Bender. L’enquête est tombée sur au moins un de ces sites qui poussait vers un logiciel payant, mal noté en ligne, dont la simple ouverture a déclenché l’avertissement « potentiellement dangereux » de l’antivirus du journaliste. Aucun des sites contactés n’a répondu.

Et les vrais wikis encaissent aussi les robots. Les données internes du wiki Dune: Awakening montrent 7 millions de requêtes d’aspirateurs IA en trente jours. Cinq millions viennent de Meta, seule. FlamingMojo arrive à canaliser les autres avec des fichiers qui les envoient vers les bonnes pages, mais Meta martèle chaque page plusieurs fois par seconde, sans égard pour la santé du serveur qui héberge le travail des fans.

Les sciences ne sont pas mieux loties

Ça dépasse largement le jeu vidéo. Dans un texte publié par IEEE Spectrum, Benjamin Skuse, docteur en mathématiques appliquées et journaliste indépendant, raconte comment il a fabriqué un article scientifique avec de l’IA et l’a lancé dans la gueule du système de publication. Pour l’une de ses expériences, rapporte sa rédactrice en chef Eliza Strickland, « il a en gros appuyé sur exécuter l’expérience et écrire l’article. Et ensuite il n’a pas touché à un seul mot. Il l’a envoyé dans le moteur de publication. » Les vérificateurs d’intégrité et les relecteurs humains d’IEEE tiennent encore la ligne face aux outils gratuits. Les gros modèles, eux, ne font plus les mêmes erreurs débiles.

Le même texte donne la parole à Ellia Lebleu, membre fondateur de WikiProject AI Cleanup, le groupe de bénévoles qui traque et supprime le contenu généré sur Wikipédia. Même problème que les éditeurs scientifiques, moins de bras, moins d’outils. Et un détail que je racontais déjà la semaine dernière, quand Wikipédia demandait aux juges de séparer l’entraînement de la copie : pendant que les avocats négocient ce que l’IA a le droit d’avaler, les volontaires, eux, raclent ce qu’elle recrache.

Ce qui meurt n’est pas la vérité

Le slop ne gagne pas parce qu’il est bon. Il gagne parce qu’il coûte zéro à produire, qu’il sort premier sur Google, et que le type qui tient le vrai wiki paie son hébergement. À la fin, il ne reste que des sites qui n’ont jamais touché au jeu, des fiches qui inventent des compétences, un formulaire de contact qui bounce, et des joueurs qui ne croient plus un mot de ce qu’ils lisent.

Le savoir humain n’a pas été piraté par une IA géniale. Il a été noyé par des gens très ordinaires qui ont compris que le référencement se vendait mieux que la vérité.


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