Les universités australiennes offrent ChatGPT, pas encore la compétence

OpenAI a publié jeudi 5 novembre un billet très court pour annoncer une chose assez large : des universités australiennes élargissent l’accès à ChatGPT et intègrent l’IA dans l’enseignement, avec l’objectif affiché de préparer les étudiants à un marché du travail équipé d’IA. Le vocabulaire maison parle de « AI-native graduates ». Autrement dit, des diplômés nés avec l’IA.

Sauf qu’un accès n’est pas une compétence. Et une compétence ne se décrète pas dans un billet de blog, elle s’évalue.

Ce que l’annonce met en avant tient en trois éléments : plus d’étudiants devant ChatGPT, de l’IA dans les cours, un objectif d’employabilité. Ce qu’elle ne dit pas, c’est le contenu. Combien d’heures, quels enseignants, quel programme, quel contrôle des acquis, et surtout quelle différence entre un module de deux heures sur les bonnes pratiques et un cursus qui explique ce que fabrique réellement un modèle probabiliste. Sur tout ça, le billet reste muet. Ce silence n’est pas un détail de plus : c’est précisément l’endroit où se joue la frontière entre distribution de licences et formation.

L’autre bout du même problème

Un texte bien plus remonté, signé Gheorghe Ioan Mihalas, prend la question par le versant médical. L’auteur est professeur d’IA en médecine à l’université de l’Ouest Vasile Goldiș, à Arad en Roumanie, ancien président de la Fédération européenne d’informatique médicale, et il publie via le programme « MedCity Influencers », un canal où n’importe qui peut exposer son point de vue. Autrement dit : une tribune argumentée, pas une étude.

Son constat porte sur ces formations qui promettent de transformer un soignant en « expert IA » en deux semaines ou quatre week-ends. Ce qu’elles vendent, écrit-il, c’est de la surface : apprendre à taper un prompt, à copier-coller un résumé médical, à générer une belle présentation. Ce qu’elles retirent, c’est le socle. Il parle d’une génération de soignants formés à manipuler des technologies opaques « avec la profondeur de compréhension nécessaire pour jouer à un jeu vidéo ».

La suite est moins abstraite qu’elle en a l’air : des patients arrivent au cabinet avec des sorties de chatbot imprimées et réclament une prescription précise. Quand le médecin en face n’en sait pas plus que le patient sur le fonctionnement du modèle, l’autorité clinique part en fumée. Sa conclusion, c’est une citation de Stephen Hawking (« le plus grand ennemi de la connaissance n’est pas l’ignorance, mais l’illusion de la connaissance ») et une exigence : rendre l’enseignement de l’IA obligatoire et structuré, à plusieurs niveaux, dans tout le cursus médical.

Deux vitesses, un même commerce

Le premier texte vend de l’accès et promet que l’accès produira des diplômés « natifs ». Le second décrit le commerce d’à côté, celui des certificats, et explique que le résultat, c’est des gens qui savent faire tourner la machine sans savoir quand elle raconte n’importe quoi.

Les deux décrivent le même mécanisme, à des étages différents : on vend ce qui se voit, on laisse de côté ce qui se comprend. Un accès massif est facile à annoncer, un certificat en quatre week-ends est facile à vendre. Le coût de l’erreur, lui, n’est pas le même selon la profession : une présentation ratée à la fac, ce n’est pas une prescription ratée en consultation.

Je n’ai rien contre le fait de mettre ChatGPT dans un amphi. Le problème commence quand on appelle ça un diplômé « né avec l’IA ». Les natifs d’une langue ne connaissent pas sa grammaire, et ça n’a aucune importance jusqu’au jour où il faut enseigner la langue ou déboguer la phrase. J’écrivais déjà le 4 novembre que les jeunes diplômés pilotent des agents IA sans passer par l’apprentissage du métier ; l’annonce australienne déplace la question un cran plus tôt, au moment où l’on distribue les accès.

Reste une honnêteté à tenir : je n’ai pas le détail des programmes australiens, et la tribune roumaine ne cite aucune donnée sur ce que produisent vraiment ces formations courtes, ni sur les dégâts qu’elles causeraient. Deux discours, l’un commercial, l’autre professionnel, aucun chiffre. Le sujet mérite mieux que deux camps qui s’annoncent. Dans la nuit de jeudi à vendredi, une vidéo réunissant des enseignants de Carnegie Mellon posait d’ailleurs la question sans détour dans son titre : « Are we cooked? ».

Un diplômé « né avec l’IA » ne prouve qu’une chose : il a eu un accès. Ce qu’il sait faire de la machine, personne ne l’a encore mesuré. Tant que ce trou reste ouvert, « AI-native » tient du slogan de plaquette, pas de la ligne de CV.


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