L’IA n’a plus de pass VIP dans les budgets, la finance a remis le portier

Ton pitch IA avec des paillettes dans les yeux, tu peux le ranger. Chez Chevron, il fait la queue comme les autres.

« Ça ne passe pas comme ça, juste parce qu’il y a IA marqué sur l’opportunité », a tranché Eimear Bonner, directrice financière du pétrolier, lors d’une table ronde au Fortune Most Powerful Women Summit de Santa Barbara. Sa condition, c’est de voir un chemin vers la valeur. Pas de gain mesurable, pas de budget.

On vous racontait déjà comment l’IA quittait les pilotes en laissant les gains coincés au parking. Cette fois, ce sont les directeurs financiers qui reprennent le volant, et ils n’ont pas prévu de laisser le moteur tourner pour rien.

Chez Chevron, ça se traduit par du concret : débloquer du pétrole jusque-là inaccessible, baisser les coûts, raccourcir les cycles. Le reste, c’est de la décoration.

Gina Mastantuono, présidente et directrice financière de ServiceNow, pousse la logique d’un cran. Le calcul ne s’arrête pas aux gains potentiels, il intègre aussi le coût de ne rien faire. Rester à quai pendant que les concurrents embarquent, ça se paie. ServiceNow finance donc les projets qui renforcent sa différence, règlent un problème client et livrent un résultat mesurable dans un délai clair. Sa formule vaut son pesant de tokens : « les gagnants de l’IA ne seront pas ceux qui dépensent le plus ». La boîte attend 500 millions de dollars d’économies cette année, en grande partie en mangeant sa propre cuisine.

Chez Nasdaq, Sarah Youngwood range les investissements dans des tiroirs. Le socle incontournable d’abord (cybersécurité en tête de gondole), puis les paris à court, moyen et long terme. Des années d’avance dans le cloud et l’IA algorithmique lui permettent aujourd’hui de vendre des services, appuyés sur une donnée maison (3 500 institutions, 12 000 milliards de dollars d’actifs). Elle suit des indicateurs qui mélangent entrées et sorties : entraînement, engagement sur la plateforme, vitesse de code, rétention client, coût des tokens. Le tableau de bord d’une boîte qui compte ses jetons au sens propre.

L’ironie ne manque pas : le même Chevron qui exige que l’IA prouve sa valeur avant de toucher un centime se trouve aussi du bon côté de la guerre des modèles. Le pétrolier prévoit d’alimenter un centre de données Microsoft dans l’ouest du Texas, via un projet gazier de 2,67 gigawatts. Il demande à l’IA de mériter son budget tout en lui vendant l’électricité pour tourner. Le portier tient la corde et touche une commission sur les consommations.

Pendant que les grands groupes jouent les pères la rigueur, la base n’y est pas encore. En 2025, 55 % des entreprises européennes de 250 salariés et plus utilisaient l’IA. Chez les 10 à 49 salariés, la part tombe à 17 %. Le grand écart. Et le frein numéro un, selon l’OCDE, c’est le manque de compétences. Pas les outils, pas les budgets. Les gens.

Bonne nouvelle pour les traînards, on a même revu le programme à la baisse. Le règlement UE 2026/1744, appliqué depuis le 27 juillet 2026, rogne l’article 4 du règlement européen sur l’IA. Avant, fournisseurs et déployeurs devaient assurer, dans la mesure du possible, un niveau suffisant de maîtrise de l’IA chez leurs équipes. Désormais, ils doivent prendre des mesures pour favoriser cette maîtrise, sans garantir le résultat. La case formation passe de « obligatoire » à « on verra bien ».

Des directeurs financiers qui réclament des preuves, une règle qui n’exige presque plus rien, et une flopée de boîtes sans chiffres ni compétences. Le grand tri IA va avoir lieu. La seule inconnue, c’est s’il évacue les mauvais projets ou les entreprises incapables de faire tourner les bons.


Sources :

Categories

Comments are closed

Latest Comments

Aucun commentaire à afficher.