Muse a 10 millions de téléchargements et des liens de partage qui fuient

Meta a coupé net une fonctionnalité de Muse. Pas parce que l’agent faisait des bêtises en autonomie, mais parce que les liens qu’il générait pour partager une conversation étaient trouvables par à peu près n’importe qui, avec une seule requête. Dans le même temps, l’appli vient de franchir les 10 millions de téléchargements aux États-Unis en quarante jours. Les deux nouvelles arrivent le même jour, et elles racontent la même chose : plus Muse grossit, plus le trou dans la coque fait de dégâts.

Le titre de ta conversation servait d’adresse publique

Reprenons l’architecture, parce que c’est là que tout se joue. Comme la plupart des services en ligne, Muse proposait de partager une recherche, une conversation, une image, en cliquant sur une option qui génère un lien unique. Logique : pour éviter que n’importe qui tombe sur un contenu sensible, l’URL contient d’ordinaire une longue chaîne de caractères impossible à deviner.

Sauf qu’ici, deux décisions de conception se sont marché dessus. D’abord, tous les liens de partage utilisent le domaine cf.metaaiusercontent.com. Ensuite, le titre de la conversation a été placé dans le sous-domaine, et pas dans le chemin de l’URL. Traduction concrète, avec les exemples simplifiés que citent les chercheurs : budgétisation-vente-maison-9f21c8a3.cf.metaaiusercontent.com, ou encore dossier-pret-immobilier-a4c9e2.cf.metaaiusercontent.com.

Or un sous-domaine, ça se résout en DNS. Et les résolutions DNS s’archivent, depuis longtemps, dans des bases commerciales consultables : c’est ce qu’on appelle le DNS passif. Dès que la personne à qui tu as envoyé le lien clique dessus, la résolution est enregistrée, et le titre avec. L’équipe de la société de sécurité Claroc a ainsi énuméré 6 800 liens de partage créés par des utilisateurs de Muse. Leur conclusion, dans leurs propres mots : « Si vous nous aviez demandé avant, on aurait parié que récolter ça demanderait un vrai effort. Il a fallu une requête. »

Ils ont baptisé le résultat des « GhostShares » : des pages qui s’ouvrent pour des gens à qui personne n’a jamais refilé le lien, et qui les trouvent tout seuls. Après en avoir ouvert quelques centaines, ils sont tombés sur des informations visiblement pas destinées à sortir du salon.

Le signalement du 8 octobre, la suspension après les questions

Asaf Aprozper, cofondateur et directeur technique de Claroc, dit avoir remonté les faits le 8 octobre via le programme de bug bounty de Meta, et avoir aussi tenté de joindre des gens chez Meta sur LinkedIn. Sans réponse dans un cas comme dans l’autre. Les chercheurs ont publié leurs résultats lundi. C’est après les questions d’un journaliste que Meta a réagi : la société dit suspendre la fonctionnalité de partage le temps de revoir le rapport et d’envisager des changements sur la façon dont ces liens peuvent être découverts. Le tout accompagné du paragraphe habituel sur le bug bounty qui permet aux chercheurs de remonter des scénarios.

Le calendrier a son importance. Le mois dernier, Mark Zuckerberg présentait Muse comme un assistant « construit de zéro pour la vie privée et la sécurité ». Ce n’est pas un détail de com’ : pour remplir son boulot, Muse a besoin d’accéder à la plupart de tes comptes. Il remplit des formulaires, prend des rendez-vous, fait des achats, rédige des documents. Meta a beaucoup investi pour convaincre que cet assistant méritait la confiance qu’il exige. Et il a fallu une requête DNS pour que des titres de conversations partent en balade.

Ce n’est pas le premier accroc. Trois semaines après le lancement, l’expert en sécurité macOS Patrick Wardle a découvert une faille zero-day permettant à n’importe quelle autre appli installée sur le même appareil de prendre le contrôle total du compte Muse de l’utilisateur. Meta a minimisé, arguant que l’exploitation exigeait qu’un appareil soit déjà compromis. La société n’a pas reconnu le constat de Wardle selon lequel une simple attaque ClickFix suffisait à détourner un compte. Deux épisodes, une même question : est-ce que Muse est à la hauteur des accès qu’il réclame ?

Je posais déjà la question il y a quelques jours à propos des carnets d’adresses de tes proches, que l’agent de Meta se sert allègrement (Muse a ton accord, ton carnet d’adresses n’a rien signé). On m’a répondu que JPMorgan avait dit non, et que l’agent de Meta s’en fichait. Le partage de liens, c’est le même motif en plus discret : une fonctionnalité pratique, une implémentation à la va-vite, et un utilisateur qui n’a rien vu venir.

Pendant ce temps, la machine à téléchargements tourne

Les chiffres de Sensor Tower, relayés par The AI Insider, donnent le vertige. 10,9 millions de téléchargements depuis le lancement en septembre, dont 10,2 millions aux États-Unis, pour une appli disponible uniquement aux États-Unis et au Canada. Muse devient la douzième appli mobile à atteindre 10 millions de téléchargements américains en quarante jours. La précédente, c’était Threads, en juillet 2023. Les autres du club sont surtout des jeux : Fortnite, Pokémon GO. Disney+ est la seule autre non-jeu de la liste.

La rétention suit. 30 % à sept jours, 23 % à quatorze jours aux États-Unis, contre 19 % et 16 % de moyenne pour ChatGPT, Claude et Grok selon la même source. 2,5 millions d’utilisateurs actifs quotidiens le 16 octobre. Sur les quarante premiers jours, ChatGPT avait fait 3,7 millions de téléchargements américains, Grok 500 000, Claude 200 000. Muse est resté numéro un de l’App Store américain presque tous les jours depuis sa sortie, porté par les 3,6 milliards d’utilisateurs quotidiens de la galaxie Meta et par une hausse marquée des dépenses publicitaires : Muse représentait 39 % des dépenses pub de Meta en octobre, contre 23 % en septembre.

Tu vois où je veux en venir. Chaque nouveau téléchargement, c’est un utilisateur de plus qui clique sur « partager » et qui laisse un titre de conversation dans une base DNS ouverte à la recherche. Les 6 800 liens trouvés par Claroc ont été récoltés sur une base d’utilisateurs qui grossissait de plusieurs millions par semaine. La fonctionnalité est en pause, donc la fuite est colmatée pour l’instant. Reste à savoir combien de liens ont été archivés avant le 8 octobre, et ce que Meta fera des titres déjà partis.

Et surtout, reste une question que personne chez Meta n’a envie de traiter à chaud : si une appli qui a accès à tes mails, ton agenda, ta carte bancaire et tes comptes en tout genre laisse son architecture de partage fuiter par le DNS, qu’est-ce qui garantit que le reste est mieux tenu ? Parce que la confiance, ça se construit de zéro, promis. Ça se perd en une requête.


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