Le chiffre a fait le tour de la planète finance en trois jours. Fin septembre, tout le monde savait qu’OpenAI courait vers les 70 milliards de dollars de revenus annualisés, le fameux « run rate » qui sert de baromètre à toute la bulle IA. Jeudi, la boîte a posé son propre chiffre sur la table : environ 50 milliards. Vingt milliards qui disparaissent, pas dans un incendie de data centre, dans une définition.
Et le plus beau, c’est que le 70 n’a jamais été le chiffre d’OpenAI. Selon le Financial Times, il sort d’un bricolage d’investisseurs qui voulaient comparer la boîte à Anthropic sur une base identique. En juillet, ce même bricolage donnait environ 40 milliards. Puis OpenAI annonce une croissance de plus de 70 % de son run rate au troisième trimestre, la presse en déduit 70, et la société ne dément pas. Le nouveau deck d’investisseurs, lui, affiche près de 30 milliards en juillet. Trois chiffres pour la même entreprise, le même été.
Le brut, le net et le reste
L’écart tient à une question de rôle dans la transaction. Anthropic vend via AWS et Google Cloud, encaisse le paiement complet du client et passe la commission du fournisseur cloud en dépense. C’est le brut. OpenAI ne compte que sa propre part sur certains accords partenaires, du genre Microsoft. C’est le net. Les deux méthodes sont conformes aux normes comptables américaines, rapporte Axios, tout dépend de qui contrôle la relation client et qui livre le produit. Chez Anthropic, le run rate s’obtient en annualisant les 28 derniers jours de consommation, plus les abonnements mensuels récurrents.
OpenAI a donc publié une déclaration dans laquelle elle reconnaît que « les articles selon lesquels nous avions atteint 70 milliards de run rate n’étaient pas exacts », et confirme un rythme actuel « d’environ 50 milliards ». Voilà pour la mise au point. Elle arrive après la casse.
Le Nasdaq a pris le chiffre en pleine face
Jeudi, la tech américaine a dévissé sur une note de bas de page : Nasdaq 100 en baisse de 1,4 %, Nvidia à moins 2,9 %, Oracle à moins 5,5 %, Micron à moins 4,8 %, avec un rebond partiel le lendemain. C’est le même coup de froid que je te racontais ce matin à propos des puces qui dévissent et de TSMC qui empoche un record de plus. Deux entreprises privées, aucune obligation de publier quoi que ce soit, et un indice entier qui plonge parce qu’un tableur a changé de colonne.
Pourquoi une telle nervosité ? Parce que le run rate n’est pas un détail cosmétique, c’est le socle de la valorisation. OpenAI négocie en ce moment une levée d’au moins 30 milliards de dollars sur une base de 1 400 milliards. En mars, elle avait bouclé 122 milliards à 852 milliards de valorisation. Ce chiffre, c’est aussi celui qui justifie des centaines de milliards d’engagement en calcul et en infrastructure, et une bonne partie du rallye boursier américain. Extrapoler un mois de ventes sur douze pour asseoir un millier de milliards, il fallait oser.
Les deux nombres d’OpenAI sont vrais, mais ne désignent pas la même chose. Run rate proche de 50 milliards à fin septembre ; prévision de revenu annuel 2026 relevée à 35 milliards, contre 30 milliards envisagés au premier trimestre. Un rythme de sortie et un cumul sur l’année, ça ne se compare pas. Sauf que dans la même liasse, sans la notice, ça ressemble à une embrouille.
La croissance, elle, ne s’est pas volatilisée
Ne nous racontez pas non plus la fin de l’histoire. Sur le troisième trimestre, le run rate a progressé de 77 %, et le revenu entreprise de 107 %, selon CNBC. Au DevDay, OpenAI a sorti ses compteurs : plus de 1,2 milliard d’utilisateurs hebdomadaires de ChatGPT, 35 millions sur ChatGPT Work et Codex, 2,5 millions d’entreprises clientes. Bloomberg croit savoir que la boîte vise au moins 70 milliards de run rate à la fin 2026. Le chiffre honni pourrait donc revenir. Avec une date et une définition, cette fois, on peut rêver.
Reste la vraie question, celle que le FT pose entre les lignes : à quel moment ces deux sociétés arrêtent de se raconter en private et ouvrent leurs comptes ? Anthropic doit s’introduire en Bourse dès le mois prochain, avec un run rate de 65 milliards atteint en juillet, calculé en brut. OpenAI a déposé son prospectus en confidentialité en juin, visait l’automne, et a repoussé à 2027. Sam Altman invoque les risques de sécurité d’une IA qui progresse trop vite. Le Decoder note que le report était de toute façon engagé bien avant les incidents de cybersécurité récents, et qu’en avril des objectifs internes de croissance avaient déjà été manqués. La boîte projette par ailleurs de brûler près de 280 milliards de dollars d’ici 2030.
Pendant ce temps, Masayoshi Son fait le tour du Golfe. Le patron de SoftBank cherche à lever jusqu’à 100 milliards auprès des Émirats et consorts pour grossir encore ses positions IA, après avoir déjà mis 65 milliards dans OpenAI et levé 11,1 milliards en obligations à haut rendement, avec des coupons allant jusqu’à 9,75 %. Quand tu paies ce prix-là pour du papier, tu regardes le run rate de très près.
Une entreprise non cotée fait bouger 1,4 % du Nasdaq avec un mot mal défini, et personne dans le public ne peut aller vérifier. Le problème n’est pas qu’OpenAI ait arrondi dans le sens qui l’arrange. C’est qu’on demande à Wall Street de parier 1 400 milliards sur un chiffre que seul un banquier d’affaires a le droit de lire en entier.
Sources :
Comments are closed