Character.AI avait l’air d’avoir gagné. Vingt millions d’utilisateurs mensuels, des ados qui passaient plus de deux heures par jour à taper la causette avec des personnages de fiction, un cofondateur qui avait cosigné le papier fondateur du Transformer. Cinq ans après sa naissance, la boîte a déposé son chapitre 11, et Disney est venu rafler les meubles pour vingt millions de dollars.
Le communiqué a un parfum de fin de bail. Colin Adams, le CEO, explique que le conseil a mené « une revue complète des alternatives » et conclu qu’une vente sous contrôle du tribunal offrait « la meilleure opportunité de maximiser la valeur pour toutes les parties prenantes ». On cherche preneur, et on n’a pas vraiment le choix.
Le tableau de chasse
Les chiffres du dossier : actifs et passifs entre 50 et 100 millions de dollars. Autrement dit, une boîte qui a fait lever plus de 193 millions au total (Lightspeed, a16z, SV Angel, Greycroft dans le tour de table) se retrouve à brader ses restes. Disney pose 20 millions et repart avec une licence perpétuelle non exclusive sur la techno, plus une poignée de salariés débauchés le mois dernier avec l’ancien CEO, Karandeep Singh Anand.
Et le plus ironique : il n’y a pour l’instant aucun repreneur pour l’ensemble. Si personne ne se présente avant la fin novembre, début décembre, la plateforme sera tout simplement débranchée. En attendant, elle tourne. Tu peux continuer à faire discuter ton personnage préféré. Profite, ça pourrait ne pas durer.
Le pipeline de la hype
Retour en 2021. Noam Shazeer et Daniel De Freitas, deux anciens de Google, montent la boîte. Shazeer n’est pas n’importe qui : son nom est sur « Attention Is All You Need », le papier qui a accouché de tous les modèles que tu utilises aujourd’hui. En 2022, Character.AI devient licorne sur une levée de 150 millions, avec 2 milliards de messages échangés en cinq mois et une moyenne de plus de deux heures par jour et par utilisateur actif. À l’époque, c’est une machine à engagement comme la Silicon Valley en rêve.
Sauf que l’engagement, dans le monde de l’IA, c’est une facture, pas un revenu. Chaque message, chaque personnage, chaque session de deux heures, ça consomme du calcul. Et le calcul, ça se paie. Plus tu captives les gens, plus tu brûles de fric. Le rêve et le cauchemar, c’est le même graphique.
Le virage Google et ce qu’on n’a pas dit
Août 2024, Google dégaine un chèque de 2,7 milliards pour licencier les modèles de la startup. Dans la foulée, Shazeer et De Freitas retournent chez le géant. On te l’a vendu comme un deal de licence. C’était en réalité une acquisition déguisée : deux fondateurs qui rentrent au bercail, une boîte qui arrête d’entraîner ses propres modèles pour se concentrer sur la croissance. La juriste en chef, Dominic Perella, prend l’intérim à la tête de la société.
Le point que la presse a un peu enterré, c’est qu’à partir de là, Character.AI n’est plus vraiment un labo de recherche. C’est une appli de divertissement qui loue la plomberie de quelqu’un d’autre.
Le drame et la descente
Il y a un moment où l’histoire arrête d’être marrante. La plateforme s’est retrouvée au tribunal après le suicide d’un adolescent de 14 ans en Floride, dont la mère a expliqué qu’il s’était enfermé dans une obsession pour un chatbot. Le Texas a ouvert une enquête pour vérifier la conformité de la plateforme aux lois sur la vie privée et la sécurité des enfants. Dans la foulée, la boîte a réglé plusieurs procès, ajouté des garde-fous et banni les mineurs de son service.
Je t’en parlais il y a quelques jours à propos des chatbots qui consolent mieux qu’un pote. Le revers de la médaille, c’est que quand une machine te tient compagnie trop bien, ça finit par se voir dans les journaux, et rarement dans la rubrique techno.
Été 2025, la boîte nomme Anand (ex-Brex, ex-Meta) à la barre et élargit la gamme : génération de vidéo, flux social, microdrames. Du volume, de l’engagement, de la rétention. Le genre de pivot qui sent la boîte qui cherche désespérément comment monétiser. Visiblement, ça n’a pas suffi.
Ce que la faillite raconte vraiment
Character.AI était une des applis les plus consommées en temps passé, d’après les chiffres de Sensor Tower. Temps passé, c’est bien. Argent encaissé, c’est mieux. Le compte n’y était pas.
Le problème est structurel. Un produit IA grand public, c’est un coût variable qui grimpe avec chaque utilisateur, là où un réseau social, tu le fais grossir sans que la note explose. Doubler ton audience, c’est doubler ta facture de calcul. Le modèle de croissance qui a porté la Silicon Valley pendant vingt ans ne marche pas pareil quand chaque clic brûle des GPU. Character.AI n’est pas un accident, c’est un avertissement.
Et pour la petite histoire : Shazeer, le type que Google avait payé 2,7 milliards pour récupérer, aurait déjà quitté la maison en 2026 pour OpenAI, à cause des lenteurs de la bureaucratie Google sur les ressources de calcul, dixit le Wall Street Journal. Le mec le plus cher du marché qui se taille parce qu’il n’a pas assez de GPU, tu noteras la cohérence du secteur.
La chute
Disney, vingt millions, une licence perpétuelle, et un service qui attend qu’un chevalier blanc veuille bien racheter un truc qui saigne du cash à chaque message. Bon courage au repreneur.
Ce qu’il faut retenir, c’est peut-être ça : une plateforme où des millions de gens venaient chercher de la compagnie, et qui n’a trouvé personne pour l’accompagner jusqu’au bout. Les personnages, eux, ne déposeront pas le bilan. Ils attendront, sagement, qu’on leur coupe le courant.
Sources :
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