Nvidia vend la puce, prête le fric et rachète la machine, la boucle tourne sur elle-même
Tu vas chez le marchand de puces. Il te vend le matériel, te prête l’argent pour le payer, puis il s’assoit dans ton salon et devient ton premier client. Chez Nvidia, ce n’est pas une blague de comptoir : c’est la tuyauterie financière du boom IA.
On t’en parlait la semaine dernière à propos de Firmus, ce constructeur australien de centres de données qui jouait les gros bras avant que les investisseurs demandent à voir la facture. Le dénouement est arrivé : Firmus a abandonné son projet de cotation à la Bourse australienne. Et si tu veux comprendre pourquoi ça sentait le roussi, regarde qui faisait quoi dans le dossier.
Nvidia y porte trois casquettes. Investisseur, d’abord : la boîte a mis au pot dès la levée australienne de septembre 2025, remis une couche en avril 2026, puis suivi la levée de 2 milliards de dollars en août 2026, sans jamais dire combien au juste. Fournisseur, ensuite : Firmus construit ses centres avec la plateforme DSX de Nvidia. Client, enfin : le fabricant de puces a signé pour être client du site de Batam, en Indonésie, à hauteur de 30 milliards de dollars sur six ans. OpenAI, qui cause déjà affaires avec Nvidia, est aussi annoncé comme client d’ancrage des centres malaisiens.
Ton fournisseur, ton banquier et ton client, c’est le même type. Difficile de négocier le prix quand celui d’en face tient aussi le carnet de chèques.
La boucle
Le cas Firmus n’a rien d’une anomalie. Le géant des puces va injecter 30 milliards de dollars dans un tour de table privé d’OpenAI, garantir jusqu’à 105 milliards pour un centre de données du même OpenAI dans l’Ohio, et investir dans la boîte qui le construit. Il a aussi mis jusqu’à 10 milliards dans Anthropic, le fabricant de Claude, et claqué 2 milliards pour du CoreWeave, histoire d’accélérer ses usines à IA. En 2024, plus de cinquante deals d’investissement dans des boîtes d’IA. Cinquante.
Résultat : selon une analyse de banque centrale citée dans cette tribune, 55,2 % des investissements dans les entreprises d’IA viennent d’autres entreprises d’IA. Plus de la moitié de l’argent qui entre dans la machine sort de la machine. On appelle ça un écosystème. On pourrait aussi appeler ça un miroir.
Pendant ce temps, le régulateur tousse
La Reserve Bank of Australia a mis les pieds dans le plat dans sa dernière revue de stabilité financière. Elle parle de « poches » d’entreprises à risque élevé, notamment celles qui utilisent des montages opaques ou circulaires, où les fabricants de puces financent les boîtes qui achètent leurs produits. La RBA ajoute qu’un déclencheur possible de l’éclatement serait un changement de sentiment envers le boom, de plus en plus alimenté par des attentes de croissance folle et un cycle d’endettement qui devient « plus opaque et plus circulaire ».
Le jour où quelqu’un doute, tout le monde doute en même temps.
Parce que la concentration est vertigineuse. En 2026, les fabricants de puces ont contribué à environ 70 % des gains totaux du S&P 500. Nvidia pèse à lui seul près de 8 % de l’indice, la plus grosse boîte du panier. Les trois quarts de la hausse du marché américain reposent sur une poignée de vendeurs de silicium. Si OpenAI et ses semblables ne transforment pas la demande en revenus réels, Nvidia se prend une double claque : la chute des ventes attendues, et son exposition de financement aux mêmes boîtes. L’indice suit dans la foulée.
En Australie, près de 90 % des ménages sont exposés aux actions IA via leurs fonds de retraite. Ta petite vieille qui n’a jamais entendu parler de CUDA a son épargne branchée sur les mêmes puces.
Le revenu, personne ne l’a vu
L’autre grain de sable, c’est la comptabilité. La semaine dernière, le Financial Times rapportait que les revenus annualisés d’OpenAI étaient inférieurs de 20 milliards de dollars à ce que la boîte laissait entendre. Vingt milliards. Pas une erreur d’arrondi, un étage entier du château.
Tout ce petit monde parie sur une demande future d’utilisateurs et d’entreprises qui grimpera assez vite pour payer les centres construits aujourd’hui. En attendant, ce sont les investisseurs, les prêteurs et les entreprises entre elles qui bouchent le trou.
La comparaison avec les télécoms des années 90 saute aux yeux. À l’époque de la « nouvelle économie », des équipementiers comme Cisco finançaient leurs clients pour qu’ils achètent leurs équipements. On a posé trop de fibre, trop tôt, et la bulle a explosé. Sauf qu’à l’arrivée, la fibre a tenu des décennies. Les puces d’IA dernier cri, elles, tiennent quelques années avant d’être bonnes pour la ferraille. Le calendrier n’est pas le même, la facture non plus.
Et les fonds dans tout ça
Détail qui complète le tableau : les tours de table sont de plus en plus gros et de plus en plus rares, si bien que les fonds de capital-risque doivent mettre tous leurs œufs dans le même panier, comme le résume le Financial Times. Moins de dossiers, des tickets à huit ou dix chiffres, et un fonds qui joue sa survie sur le succès de deux ou trois boîtes. Quand la seule façon d’exister est de payer l’entrée dans la ronde, tu devines qui tient le manche.
Alors non, ça ne veut pas dire que l’IA a tout faux. La machine construit de vrais trucs, la demande existe pour de bon. Le problème, c’est le tempo. Si le revenu débarque en retard ou en dessous des prévisions, la note ne finira pas chez Nvidia. Elle atterrira sur les actionnaires, les fonds de pension, et l’épargnant qui pensait juste avoir de bonnes actions américaines.
La boucle est bouclée. Reste à savoir qui saura l’ouvrir.
Sources :
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