Benn Jordan n’est pas un lanceur d’alerte professionnel. C’est un musicien d’Atlanta, une discographie expérimentale qui remonte à des décennies, et un type incapable de laisser un objet électronique tranquille. Depuis deux ans, il a fait de Flock Safety, le fabricant de lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation (ALPR), son terrain de chasse. Bilan : il a témoigné devant une sous-commission du Sénat américain consacrée à ces systèmes, des centaines de villes et de comtés ont résilié leurs contrats, et Flock prévoit de supprimer environ 18 % de ses effectifs, d’après Reuters. Un YouTuber a fait reculer un empire de la surveillance. Jolie victoire. Demande à Jordan, il te répondra que c’était la cible la plus facile du lot.
L’histoire démarre sous ses fenêtres. Atlanta compte plus de caméras Flock au kilomètre carré que n’importe où ailleurs. Il les a d’abord prises pour des caméras de circulation, puis il a commencé à gratter : ce qu’elles font vraiment, leurs failles de sécurité, et surtout qui accède aux données. Sa conclusion est sèche. Ces caméras existaient depuis le début. Ce qui a changé, ce n’est pas la techno, c’est le moment où le public a enfin capté qu’elle était déjà là.
Le retour de bâton a un visage, et c’est peut-être tout le secret. Un rapport qui dort dans une boîte mail ne fait pas résilier un contrat municipal. Une vidéo YouTube portée par un type identifiable, plus une convocation au Sénat, ça bouge les lignes. Le sénateur républicain Josh Hawley a ouvert une enquête sur Flock. Les collectivités ont commencé à couper. La contestation a même pris une forme bipartisane, un peu comme celle qui monte contre les centres de données IA, dont on vous parlait ici il y a quelques jours.
Et c’est là que le récit officiel se fissure. Jordan ne déteste pas Flock. Il parle directement à son CEO, Garrett Langley. Il lui rapporte les failles quand il en trouve. Il décrit ces échanges comme une branche d’olivier, pas comme une croisade pour descendre une boîte. Sa vraie cible est ailleurs : l’enchevêtrement entre le privé, le gouvernement et les forces de l’ordre, un arrangement qui préfère le secret à la transparence. Là, le tableau devient nettement moins réjouissant.
Parce que Flock, c’est le méchant visible. Pendant que tout le monde lui tape dessus, des concurrents comme Axon et Motorola construisent tranquillement les mêmes réseaux, avec moins de logos sur les boîtiers et beaucoup moins de vidéos pour les embêter. Jordan le concède volontiers : l’attitude de Flock face à ses critiques a été un naufrage de communication, ce qui en a fait une proie idéale. Parfait pour son fond de commerce. Le problème de fond, lui, n’a pas reculé d’un centimètre. On n’a pas démonté le réseau, on a juste changé l’enseigne.
Jordan martèle un point que les élus locaux reprennent en boucle : personne n’a jamais voté pour un maillage de caméras insecure à chaque coin de rue, et personne ne nous a demandé si on était d’accord pour que des agents puissent y accéder, y compris ceux qui ont un penchant documenté pour en abuser. Sa chaîne, son travail avec d’autres chercheurs, des associations et des journalistes, il le range dans une seule case : la fonction de contrôle. Celle qui force la conversation sur la table. Et pour l’instant, ça marche.
Maintenant, lève les yeux de la rue deux secondes. L’autre front avance sans bruit, et il est à l’intérieur. Le Guardian consacrait cette semaine un épisode à ces logiciels de surveillance des salariés, le « bossware », que l’IA transforme en machine à comptes rendus : des volumes de données ingérés pour produire un relevé minute par minute de ton activité et de ta productivité. Ian Sample y interroge le rédacteur tech du Guardian, Robert Booth, sur les secteurs qui s’y mettent, leurs raisons, et pourquoi ça finit souvent par se retourner contre ceux qui l’installent. Pas de logo sur la webcam de ton open space. Pas de sénateur pour convoquer ton patron. Le fruit le plus haut de l’arbre, celui que personne n’a envie de grimper.
Donc voilà le tableau. On a gagné une manche contre les caméras qu’on voit, avec un musicien comme porte-drapeau, et on n’a pas encore commencé celle contre les logiciels qu’on ne voit pas. Jordan a le mérite de le dire tout haut : Flock n’était qu’un avant-goût. Le reste du menu ne passe pas par un poteau dans la rue. Il passe par ton badge, ta messagerie pro et le tableau de bord que ton manager consulte avant de te dire bonjour. Bon appétit.
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