L’Irlande a coupé le courant, le data center a construit sa centrale

L’Irlande a coupé le courant, le data center a construit sa centrale

Dale Johnston a un toboggan et un trampoline sur sa pelouse, à Newport, au pays de Galles de l’ouest. Il a aussi un mur de 23 mètres qui lui mange le soleil. Le mur, c’est un data center hyperscale posé sur un campus de 46 acres, à côté d’un lotissement de 27 maisons. Trente-six aéroréfrigérants vont tourner pour empêcher les puces de cuire. Soixante groupes électrogènes diesel seront testés à intervalles réguliers, au cas où le courant saute. Sa femme est infirmière de nuit, elle entend déjà le bourdonnement de l’installation voisine et ne dort plus vraiment. Johnston a invité les élus qui défendent le projet à venir voir son jardin. Aucun ne s’est déplacé.

Voilà le décor local. La scène politique est plus intéressante : le 3 novembre, les Américains votent, et le data center s’est invité dans la campagne. La BBC note que républicains et démocrates s’affichent désormais contre de nouveaux sites. Donald Trump a balayé le mouvement d’un « sick conspiracy » et propose, selon TechRepublic, que les opérateurs reversent quelque chose aux communes qui les hébergent. Les modalités de ce partage, on les cherche encore.

Le décor local, la scène politique, et puis les chiffres. Environ 12 250 data centers dans le monde, contre 8 000 sites en service en 2021, d’après Data Center Map cité par la BBC. Les États-Unis en concentrent 4 767 et environ la moitié de la capacité hyperscale mondiale. Le plus grand site en activité serait celui de China Telecom à Hohhot, en Mongolie-Intérieure : un million de mètres carrés, l’équivalent de 140 terrains de foot. Et la consommation électrique cumulée de la planète data center dépasse celle de la France entière.

Le moratoire irlandais, mode d’emploi

C’est ici que l’histoire devient utile. Paris Marx, qui publie Hyperscale: The Ambition and Excess of Big Tech’s Data Empires et en parle dans Wired, rappelle que l’Irlande a servi de laboratoire. En 2021, à Dublin, ce n’est pas un élu écolo ni un collectif de riverains qui a freiné : c’est le gestionnaire de réseau, qui a expliqué qu’il n’avait plus la capacité de raccorder un data center de plus. Moratoire. Fin de l’histoire ? Pas du tout.

L’industrie a répondu en trois temps. Chercher ailleurs en Irlande. Se raccorder au réseau gazier pour faire tourner des générateurs. Puis construire ses propres centrales à gaz dédiées, alimentées par des licences d’émission délivrées par l’agence irlandaise de protection de l’environnement, qui prévenait dans le même temps que les objectifs climatiques allaient devenir nettement plus durs à tenir. Cerise sur le gâteau : les opérateurs ont fait pression pour une loi autorisant des entreprises privées à poser leurs propres lignes électriques, sur un réseau qui n’appartenait jusqu’ici qu’au service public.

Retiens la séquence, parce qu’elle se rejoue en ce moment aux États-Unis. Seize États ont déposé des textes pour interdire ou geler temporairement de nouveaux sites, et plus de 500 comtés et municipalités ont déjà adopté des interdictions, permanentes ou provisoires. Tu bloques la prise, l’industriel branché sur l’IA ne s’arrête pas : il sort son groupe électrogène. Colossus 2, le campus d’xAI qui doit héberger des centaines de milliers de puces Nvidia pour entraîner Grok, tournera avec 41 turbines à gaz au méthane. Les activistes annoncent une pollution de l’air en hausse, les régulateurs locaux répondent que les normes seront respectées. On parie ?

La facture avant la coupure

Reste l’argent, parce que c’est lui qui décidera. La filière doit dépenser 765 milliards de dollars en infrastructures IA cette année, plus d’un billion l’an prochain (BBC). Le Guardian cite une estimation à 7 000 milliards de dollars cumulés d’ici 2030, soit plus que le New Deal, le plan Marshall et Apollo réunis, inflation comprise.

Marx ne cache pas qu’il voit une bulle, et sa comparaison avec l’éclatement de 2000 est la plus intéressante. Après le krach dotcom, des opérateurs de data centers ont coulé et Equinix a racheté les murs à vil prix, prêt pour le retour de la demande. Sauf que les murs ne suffisent plus. Les puces qui font tourner l’IA sont censées être remplacées tous les quelques années. Le bâtiment survivra, l’équipement dedans sera bon pour la benne au moment où la demande repartira. Et les centrales à gaz construites pour l’alimenter, elles, ne disparaîtront pas : elles chercheront des clients pour justifier leur existence.

Sur l’emploi, un rapport du Brookings Center repris par la BBC douche un peu l’argument massue des élus locaux : les data centers créent des emplois, mais moins que ce que promet le secteur, et surtout les sites hyperscale (Amazon, Microsoft) rapportent davantage que la colocation, qui loue des murs à des clients sans présence locale.

Au Royaume-Uni, 315 sites hyperscale attendent un raccordement au réseau national, pour 73 GW de demande contre 45 GW de pic hivernal classique. Je te racontais la semaine dernière comment Microsoft avait débranché le plus grand data center d’IA du pays faute de courant avant les années 2030. À Newport, ce n’est pas le courant qui manque, c’est le soleil dans le jardin de Dale Johnston. À Loudoun County, en Virginie, Greg Pirio décrit huit turbines à gaz à 150 mètres de sa maison, un bruit d’aéroport, des maux de tête chez les voisins et des gosses réveillés la nuit.

Marx termine son livre sur une communauté néo-zélandaise qui entraîne un modèle de reconnaissance vocale du maori sur des serveurs locaux. Voilà l’alternative non extractive : la donnée et la machine restent au pays. Elle ne pèse rien face à 41 turbines. Mais elle existe, et elle tient debout.

Le 3 novembre, les Américains vont donc arbitrer un truc que personne ne leur avait demandé de voter il y a trois ans : est-ce qu’on continue à bétonner des hangars à puces à côté des lotissements ? Interdiction locale, moratoire national, reversement aux communes : toutes ces réponses ont un point commun. Elles discutent la répartition des nuisances, jamais leur volume. L’Irlande a déjà montré ce que ça donne : à la fin, c’est le voisin qui ferme sa fenêtre de salle de bain.


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