À Whitby, une photo authentique passe pour une image générée

La tempête a démoli un mur, les internautes ont démoli la photo

Sue Taylor promène son chien tous les jours au même endroit. À Whitby, sur la côte du North Yorkshire, la balade longe l’abbaye et les 199 marches qui y montent. Au lendemain de la tempête Boelo, elle tombe sur un mur de pierre effondré, avec des blocs posés bien proprement sur les capots des voitures garées en dessous, sur des places de stationnement réservées aux riverains. Elle sort son téléphone, prend deux photos, rentre au pub qu’elle tient, le Black Horse, et les poste sur Facebook. Sans retouche.

Les commentaires arrivent par dizaines. Tous à peu près dans le même ton : c’est de l’IA, tu nous prends pour des jambons.

Sue Taylor a 48 ans, elle tire des pintes, pas des images génératives. « Ce n’est pas un truc que j’aurais envisagé de modifier, je ne saurais même pas par où commencer », dit-elle à la BBC. Sur les enquêteurs de clavier, sa formule est plus sèche : « un peu ridicule ».

Et elle a raison de le prendre mal, parce que la BBC a fait le boulot que les commentateurs n’ont pas fait. Le média a vu des photos et des vidéos du même dégât postées indépendamment par d’autres internautes, et il a parlé à des témoins directs. Le mur est bien tombé. Les pierres sont bien sur les bagnoles. La preuve existe ailleurs que dans le téléphone d’une patronne de pub.

Le caillou posé trop proprement pour être honnête

Theocharis Kyriacou, spécialiste d’IA à l’université York St John, ne traite pas les sceptiques d’idiots. Il comprend le réflexe : « Certaines pierres semblent être tombées dans des arrangements plutôt nets ou inhabituels, ce qui peut surprendre. » Sauf qu’il rappelle un détail que tout le monde oublie : à peu près personne n’a déjà vu un mur de pierre s’effondrer en vrai. « Le fait que quelque chose paraisse inhabituel ou inattendu ne le rend pas artificiel pour autant. »

C’est tout le problème. On juge désormais la vraisemblance d’une scène à l’aune de son propre vécu, et le vécu de monsieur Tout-le-Monde en matière d’effondrement structurel est proche de zéro. Un caillou mal placé devient une signature de générateur d’images. Un alignement trop sage devient un indice. On a inversion de la charge de la preuve : la photo est fausse jusqu’à ce qu’elle prouve qu’elle est vraie, mais l’accusation, elle, n’a rien à démontrer.

Pour Kyriacou, la méthode qui tient debout est chiante et efficace : plusieurs sources indépendantes, des images de provenances différentes, des témoins oculaires. « Plus significatif que les impressions individuelles de ce qui semble réel ou faux. »

Le même comté a déjà eu un faux

Ce qui rend l’histoire de Whitby intéressante, c’est que les sceptiques ne sortent pas ça de nulle part. Plus tôt cette année, dans le même secteur, Pete Kilbane, adjoint travailliste au conseil municipal d’York, s’est retrouvé dans une vidéo fabriquée de toutes pièces : on le voyait filer du liquide à des hommes en cagoule, avant qu’un drapeau non identifié apparaisse derrière lui. Il a raconté son choc, la police lui a conseillé de renforcer la sécurité de sa maison, et il a résumé le tout en une phrase que je trouve plus juste que la plupart des communiqués : « C’est une tentative de saper la démocratie et de rendre impossible un débat légitime et factuel. »

Voilà le décor. D’un village du Yorkshire où un deepfake a visé un élu, on est passé à un village du Yorkshire où une photo authentique se fait déglinguer par réflexe. Kyriacou en tire le constat le plus triste de la journée : des générations ont traité la photographie comme une représentation relativement fiable du réel, et « à cause du mésusage de l’IA générative, même les photos authentiques sont de plus en plus contestées ». Il parle d’une « conséquence plutôt triste » de ce qui reste, par ailleurs, une sacrée performance technique. Il cite aussi les images générées pendant les inondations meurtrières au Népal comme exemple « particulièrement troublant » de l’outil retourné contre ceux qui subissent déjà le drame.

Et le phénomène n’a rien d’un folklore anglais. Avant les élections de mi-mandat américaines, des chercheurs interrogés par le Guardian décrivent un flux sans précédent de désinformation dopée à l’IA, avec des plateformes qui ont dégraissé leurs équipes de modération et laissent filer davantage en langues autres que l’anglais. Même mécanique, autre échelle : quand plus personne ne sait ce qui est vrai, le mensonge n’a plus besoin d’être crédible, il lui suffit d’être noyé.

À Whitby, l’affaire s’arrête là. English Heritage, qui gère l’abbaye, indique que l’incident n’a pas affecté ses activités, et la soirée d’illumination de l’abbaye, annulée pour la météo du week-end, a bien repris lundi soir. Une des voitures esquintées était encore sur place lundi après-midi.

Reste que le soupçon, lui, ne coûte rien à personne. Il se poste en trois mots sous une photo, il ne s’excuse jamais, et il ne rembourse pas la personne dont la preuve a été jetée à la poubelle pour la seule raison qu’elle était surprenante. Le mur de Sue Taylor est tombé pour de vrai. Sa crédibilité, elle, a pris plus cher que les carrosseries.


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