Arizona : TSMC obtient l’eau, les data centers doivent négocier

Un bloc de béton gris pousse au milieu du désert, à la sortie de Phoenix. À l’intérieur, des gens fabriquent ce qui fait tourner tes téléphones, tes bagnoles, tes frigos et tes chatbots. Le journaliste de The Verge qui a passé la semaine sur place a compté les parkings, les grues et la poussière, et il a fini devant le monstre : TSMC, la plus grosse usine de puces de ce côté du Pacifique. Devant, personne ne manifeste.

À quelques kilomètres, un projet de data center se présente au conseil municipal. Les habitants font la queue par dizaines pour parler dans le micro.

Même désert. Même réseau d’eau. Même sécheresse. Deux accueils que rien ne rapproche. Voilà la vraie histoire, parce qu’elle dit ce qui attend les centres de données partout ailleurs : le robinet est devenu un sujet politique, et il va falloir le négocier comme un permis de construire.

Le sixième C

L’affaire démarre en 2016. TSMC lance un appel d’offres sous nom de code pour trouver un site américain. Personne ne gagne. Christine Mackay, patronne du développement économique de Phoenix, explique au Verge que sa ville n’est pas du genre à encaisser un non sans rien dire : son bureau a demandé aux dirigeants taïwanais ce qui manquait à l’Arizona, puis a passé trois ans à corriger la liste. En 2019, délégation à Taïwan avec un plan de parc scientifique et technologique dont le noyau serait une fab. En 2020, pendant que la planète était à l’arrêt, TSMC annonce.

L’investissement prévu alors : 12 milliards de dollars d’ici 2029. Le chiffre affiché aujourd’hui : 265 milliards, que la société présente comme le plus gros investissement étranger direct de l’histoire américaine. Deuxième fab terminée, troisième en chantier, d’autres dans les cartons. Mackay résume le basculement : l’Arizona avait ses cinq C historiques (bétail, cuivre, coton, agrumes, climat). Il a désormais un sixième C, les puces.

Le prix de cette réussite tient en un chiffre que le reportage ne planque pas : près de 5 millions de gallons d’eau par jour, tous les jours, puisés dans le réseau municipal de Phoenix. Pour situer, le centre de Google à The Dalles, dans l’Oregon, tourne autour de 1,5 million de gallons quotidiens, soit environ le tiers. Et l’État s’apprête à perdre près de 30 % de l’eau qu’il reçoit du Colorado.

Le paradoxe n’est pas que TSMC boive. C’est que sa consommation ne déclenche aucune colère. L’Arizona compte déjà 172 data centers, plutôt passés inaperçus. La nouvelle génération, de Phoenix à Tucson, réclame plus d’eau, plus de courant, plus de terrain, et se prend un retour de bâton bipartisan. Des voisins qui ne se connaissaient pas il y a deux ans sont devenus incollables sur le zonage, l’usage des sols et les prélèvements, cartes du désert craquelé étalées sur la table de la cuisine.

La différence entre une fab et un centre de données ne se joue pas sur le compteur d’eau. Elle se joue sur ce que l’un et l’autre promettent, et sur ce que les gens croient. TSMC a passé trois ans à répondre aux objections d’une ville avant de poser la première pierre. Les développeurs de data centers, eux, arrivent avec un communiqué, trois promesses de taxe locale et une phrase rassurante sur leur consommation réelle. Ça ne passe plus.

Londres met les conditions sur le papier

Le Royaume-Uni vient de traduire ce ras-le-bol en texte. Mercredi, lors du discours budgétaire, le chancelier John Healey a annoncé que les nouveaux centres de données devraient franchir des « tests stricts » : investir dans les communautés locales, créer de l’emploi local, protéger les ressources en eau locales. En échange, ils auront leur raccordement au réseau et, si nécessaire, le droit de produire leur électricité sur site en attendant. La formulation mérite d’être relue deux fois : l’État ne vend plus une autorisation, il vend une connexion, et il la facture en services rendus au voisinage.

Le dossier test, c’est le Northumberland. Le conseil de comté, tenu par les conservateurs, a validé en début de mois un site QTS à 10 milliards de livres à Cambois, et deux autres demandes sont dans les tuyaux. Glen Sanderson, le patron du conseil, trouve le secteur « absolument critique » pour l’économie et jure que si c’est fait proprement, tout va bien. Ian Lavery, député travailliste de Blyth and Ashington, accueille la promesse avec prudence : le diable est dans les détails, dit-il, et il n’est « pas sûr que ça couvre l’impact de trois ou quatre centres sur deux miles carrés ». Le mois dernier, il demandait déjà au Premier ministre d’encadrer ces projets, inquiet de voir du foncier industriel rare partir chez des opérateurs qui créent « bien moins d’emplois locaux » que les autres industries.

C’est la même rotative qu’en Arizona, avec un accent différent. Les élus locaux veulent les recettes et les emplois, les riverains veulent leur eau et leur tranquillité, et l’entreprise se retrouve au milieu à expliquer que non, vraiment, elle ne consomme pas tant que ça.

Et parfois, c’est le centre de données qui prend l’eau

Troisième théâtre, et il renverse la perspective. Mercredi, le cyclone Arnab a labouré la côte est de l’Andhra Pradesh, en Inde : trois morts, des maisons et des infrastructures abîmées, environ 200 000 acres de cultures inondées, d’après les autorités de l’État. Les eaux du golfe du Bengale étaient anormalement chaudes, ce qui a nourri la bête, explique l’ancien directeur général du département météorologique indien, K.J. Ramesh, dans les colonnes de Fortune.

Cette côte, c’est Visakhapatnam, où Google, Adani et Airtel prévoient 15 milliards de dollars pour un data center hyperscale. Une évaluation de 2025 du cabinet XDI portant sur 228 centres indiens projetait que plus d’un sur dix ferait face à un risque élevé de dégâts climatiques d’ici 2050 dans un scénario de fortes émissions. Le professeur Anjal Prakash, de l’université Flame à Pune, insiste sur ce que les bilans oublient : les ruptures en cascade. Une route inondée ou un poste électrique noyé coupent des usines, des chaînes d’approvisionnement et des services à des centaines de kilomètres. Et un plan d’infrastructure calé sur la météo d’hier sous-estime mécaniquement ce que le climat de demain envoie.

Autrement dit, le data center n’est pas seulement un ogre qui pompe. C’est aussi un bâtiment bas qu’on construit dans des zones inondables après un été de sécheresse, alimenté par un réseau qui tremble. L’Arizona lui reproche l’eau qu’il prend, l’Inde lui rappelle celle qui monte.

Le péage, c’est le contrat

On a déjà raconté ici le Texas qui examine 474 GW de demandes de raccordement pour un réseau qui en consomme cinq fois moins, et Microsoft qui débranche son plus grand data center britannique faute de courant avant les années 2030. On ajoute une pièce au dossier : après l’électricité, l’eau entre dans le prix d’entrée. Et pas sous forme de facture technique, sous forme de permission politique.

Les opérateurs qui vont s’en sortir sont ceux qui auront compris une chose simple. Une promesse de création d’emplois ne survit pas à la comparaison avec un voisin qui a vu les chiffres. Une hyperscale balance quelques dizaines d’emplois permanents par site. Une fab, elle, embauche massivement en construction puis en ingénierie, et ça change tout dans une salle du conseil municipal. Si ton dossier repose sur « nous apportons de la prospérité » et que le type en face a passé six mois à lire les rapports d’usage de l’eau, tu vas perdre.

TSMC a coupé l’herbe sous le pied de tout le monde en Arizona. Les data centers arrivent après, dans le désert, avec le même robinet et beaucoup moins de crédit.

Le seul chiffre que plus personne ne croit dans un dossier de data center, ce n’est pas le nombre de GPU. C’est le nombre d’emplois permanents. Et le seul qu’on viendra vérifier, à cinq millions de gallons près, c’est le compteur d’eau.


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