Le Maine vote contre les data centers, l’industrie paie la campagne

« Je suis terrifié. » L’homme n’a pas attendu la fin du débat. Susan Collins, sénatrice républicaine du Maine, défendait son bilan quand il lui a coupé la parole : les data centers détruisent le climat, ils empoisonnent l’eau. Collins a balayé l’incident et renvoyé le type à son adversaire démocrate, Troy Jackson. Sauf que la trouille en question n’était pas un bruit de fond. Elle est dans les chiffres.

76 % des habitants du Maine se déclarent opposés à la construction d’un data center dans leur commune, et 58 % y sont fortement opposés, selon un sondage UMass Lowell/YouGov de septembre cité par The Verge. Le même État s’apprête à tenir l’élection sénatoriale la plus chère par habitant jamais organisée aux États-Unis : 81 millions de dollars de dépenses projetées côté démocrate, 114 millions côté républicain.

Une bonne part de ce pognon vient de l’industrie que les électeurs veulent arrêter. Voilà le vrai sujet du Maine. Pas un débat abstrait sur la régulation de l’IA : un vote local financé par ceux qu’il vise.

Molly White tient Tech Influence Watch, un site lancé en 2024 pour pister les dépenses crypto dans les campagnes et depuis élargi à l’IA et aux géants du secteur. Elle voit le même film se rejouer. « Le playbook que les partisans de l’IA et des data centers utilisent pour les midterms est très proche de celui de l’industrie crypto en 2024 », dit-elle. Et elle note que l’IA s’invite désormais dans les réunions publiques, à côté de l’économie et de la guerre : « L’IA, c’est la nouvelle question. »

Le moratoire est passé, le veto aussi

Le Maine a failli être le premier État du pays à décréter un moratoire sur les gros data centers. Le Parlement de l’État a voté le texte en avril. La gouverneure Janet Mills l’a vetoé dix jours plus tard. Depuis, les communes font le boulot elles-mêmes : moratoires temporaires votés cet été, questions posées aux électeurs en novembre.

Pourquoi le Maine ? Parce que les villes saturent en foncier et en électricité. Le courant reste le nerf de la guerre, comme je le disais à propos des 474 GW de demandes de raccordement examinées au Texas. Mais l’État a le reste : du terrain pas cher, des usines désaffectées, de l’eau en pagaille grâce à ses rivières.

L’argument de vente local, c’est l’emploi. Les développeurs et leurs relais politiques promettent des créations de postes à long terme. La recherche économique dit l’inverse : passé le chantier, un data center n’embauche quasiment personne. Mark Brewer, qui dirige le département de sciences politiques de l’université du Maine, pose la comparaison qui tue : « Une papeterie qui fait tourner trois équipes de 1 000 personnes, passe encore. Un data center, non. »

L’État sort de ces industries extractives, bois, pêche, textile, papier, qui ont nourri des villes entières avant de les laisser tomber. La filière bois a rapporté environ 8,3 milliards de dollars au Maine en 2024, et les droits de douane de Donald Trump plus la hausse des coûts d’exploitation ont fermé des scieries et provoqué des licenciements. Les anciennes villes de moulins sautent sur l’occasion de reconstruire leur base fiscale. Elles y vont avec méfiance, parce qu’elles ont déjà connu le cycle.

Collins, 73 ans, présidente de la commission des crédits du Sénat, a suivi l’essentiel de son parti : plutôt pour les data centers et pour l’IA, avec la nuance maison selon laquelle chaque projet doit être évalué individuellement. Elle a aussi utilisé son poste pour décrocher 6,2 millions de dollars de crédits fédéraux. Nicholas Jacobs, qui dirige le Public Policy Lab du Colby College, résume la question que se posent les riverains : faire confiance aux entreprises qui promettent, ou au gouvernement qui signe l’accord ? Derrière, il y a la propriété opaque des installations, le peu d’emplois durables, et la conviction que la richesse repartira ailleurs une fois les serveurs branchés.

Le même film en Pennsylvanie

Le Maine n’est pas une bulle. En Pennsylvanie, Donald Trump et le gouverneur démocrate Josh Shapiro ont annoncé ensemble 90 milliards de dollars d’investissements dans l’énergie et l’IA en juillet 2025. Plus de 90 data centers étaient prévus dans l’État. Plus d’un quart ont depuis été stoppés ou retardés après opposition locale, rapporte CNA. En août, Shapiro a resserré les règles et sorti les projets d’IA du dispositif de permis accélérés.

Dans le 8e district, la maire démocrate de Scranton, Paige Cognetti, affronte le sortant républicain Rob Bresnahan. Elle lui reproche de soutenir les projets tout en détenant des participations dans des entreprises du secteur. Lui met en avant son texte de juin, censé protéger les communes des poursuites fédérales intentées par les promoteurs. Sur le terrain, un développeur a proposé 10 000 dollars par foyer pour acheter le soutien des riverains. Erika Cook a fait le calcul : « Ça te paie un quart de toit. » Elle ajoute : « Ce n’est pas un problème de parti. C’est un problème de gouvernement. »

Chris Borick, politiste à Lehigh University, observe des réunions où un type en casquette MAGA se retrouve à côté d’un électeur classiquement de gauche. « Ça crée des alliances et des coalitions qui ne rentrent pas dans les clivages partisans auxquels on est habitués. » Il se demande même si une technologie aussi structurante que l’IA ne va pas redessiner les camps politiques.

L’argument du courrier des lecteurs

Il y a toujours un David Rennie pour poser la question qu’on entend à chaque réunion. Dans le Guardian, ce lecteur de Cardiff demande si les anti-data centers seraient prêts à arrêter d’utiliser leurs ordinateurs, vu que leur temps en ligne tourne sur ces machines. L’argument est vieux comme le minitel et il ne règle rien : personne ne demande à un riverain de renoncer à l’eau du robinet pour contester un forage. Le même courrier rappelle au passage que le conseil de Cardiff cherche un site de remplacement pour un parc relais qui dessert l’hôpital principal. Les arbitrages réels sont plus honnêtes dans les lettres de lecteurs que dans les spots de campagne.

Le seul niveau de gouvernement qui a vraiment ralenti un data center ces deux dernières années s’appelle le conseil municipal. Pas une agence fédérale, pas un règlement européen, pas un sommet sur la sécurité de l’IA. Une salle polyvalente, un vote à main levée, un moratoire de six mois. Le 3 novembre, cette échelle-là pourrait bien décider qui tient le Sénat.


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