DeepMind calcule ta baisse de salaire avant de calculer ton licenciement

Ton patron ne prépare pas ton licenciement. Il planche sur ta réévaluation. Et cette fois, ce n’est pas une intuition de comptoir : Shane Legg, co-fondateur de Google DeepMind, Alex Imas, directeur de l’économie AGI, et Andrew Koh viennent de poser les chiffres dans un essai, The Economics of Intelligence, doublé d’un working paper, Organizing Intelligence. Leur verdict tient en une ligne : l’IA n’a pas besoin de te sortir de l’organigramme pour te faire perdre de l’argent.

Ils découpent l’évolution en quatre paliers. Minimal AGI, Supercompetent AI, Supercooperative AI, ASI. À chaque étage, le marché du travail, qui fait le boulot et combien on paie se réorganisent.

Le problème de départ, c’est la mesure. Presque tous les benchmarks opposent une IA à un humain. Sauf que ce qui se bat sur le marché, ce sont des équipes, pas des duels. Pour le montrer, l’équipe a fait plancher 100 cobayes sur six domaines : maths, raisonnement verbal, sciences, reconnaissance de motifs, culture, économie. Résultat, un score dans un domaine ne prédit presque rien du suivant. La « personne moyenne et brillante partout » n’existe pas. Que des spécialistes en dents de scie, forts quelque part et à la ramasse ailleurs.

De là sort le concept de mosaic intelligence. Deux personnes aux profils complémentaires collaborent 32 % mieux que deux personnes appariées au hasard. Une boîte, c’est un assemblage d’irréguliers qui s’emboîtent comme un puzzle. Et c’est exactement ce que le grand modèle ne sait pas faire : copie-le mille fois, tu obtiens mille fois les mêmes forces et les mêmes angles morts. Plus de capacité, pas plus de couverture.

Puis vient la petite économie de comptoir, 14 personnes. Six développeurs (9 en code, 1 en écriture), six rédacteurs (l’inverse), deux coordinateurs (1 et 1). Sans IA, développeurs et rédacteurs s’apparient en 1:1 et le salaire d’un spécialiste grimpe à 4,15, près du triple du travail en solo. Les coordinateurs suivent à 2,41 parce qu’ils démêlent les passations de relais.

On injecte alors un « Minimal AGI ». Capacité individuelle 1,69, capacité de collaboration 0,78, soit la moyenne des humains travaillant seuls. Bilan : zéro licenciement, 14 personnes au travail, zéro chômeur. Et les salaires se cassent la gueule. Le spécialiste passe de 4,15 à 2,90, moins 30 %. Le coordinateur de 2,41 à 1,30, moins 46 %. Personne n’est remplacé. La rareté a simplement disparu. Ton expertise valait cher parce que peu de gens l’avaient. Le serveur d’en face l’a à volonté, facturée au kilowattheure.

Comme le résument les auteurs, ton poste est toujours là, ton pouvoir de négociation a disparu. Tes compétences ont déjà été réévaluées par la facture d’électricité de la salle machine.

Le twist arrive un cran plus loin. Quand l’IA dépasse tous les experts humains, les meilleurs programmeurs ne touchent plus qu’une fraction de leur pic. Et qui rafle la mise ? Les coordinateurs, derniers aux tests individuels. Le type qui fait circuler l’info et recoud les coutures entre spécialistes. Pas le meilleur codeur. Le chef d’orchestre. Range ton ego de la revue de code, c’est le type qui savait le moins coder qui signe les plus gros virements.

L’horizon final, ils l’appellent la corporate singularity. Si l’IA apprend à monter des équipes efficacement, tout un grand marché peut être avalé par une mégafirme purement machine. Sol Messing, chercheur en évaluation chez DeepMind, lâche que le papier a déplacé la question du secteur. On demandait « l’IA peut-elle réussir le barreau ? ». Faut demander « l’IA peut-elle faire tourner un cabinet d’avocats toute seule ? ».

Reste le gâteau, et qui le mange. Alternatives Economiques posait la bonne question fin octobre : qui capture les gains de productivité ? ChatGPT a passé en septembre le milliard d’utilisateurs actifs hebdomadaires, moins de quatre ans après son lancement, quand Internet et le smartphone ont mis plus de dix ans. 60 % des Français utilisent au moins une IA chaque mois selon l’Arcom. 67 % des entreprises de plus de 20 salariés déclarent au moins une IA générative selon la Banque de France. Derrière cette adoption massive, une poignée de mégafirmes états-uniennes verrouille l’infrastructure et aspire la valeur ajoutée de toute l’économie. Le papier de DeepMind décrit le mécanisme à hauteur de fiche de paie. Alternatives Economiques décrit le décor macro. Les deux racontent le même hold-up, à deux échelles.

Et le circuit d’argent qui alimente tout ça n’est pas coulé dans le béton. La question qui tourne en ce moment : que se passe-t-il quand la boucle financière de l’IA casse ? Une annonce de levée et une valorisation papier ne sont pas du cash disponible, et le moindre stress sur un maillon laisse des trous de financement. Je ne prédis pas l’explosion. Je note juste que la réévaluation salariale des uns et les valuations des autres reposent sur le même pari.

Le jour où ta fiche de paie baisse, regarde qui a signé la note. Ce ne sera probablement pas ton DRH. Ce sera un tableur quelque part qui a comparé le prix de ton expertise à celui d’un GPU. Et le plus beau, c’est que le mieux payé du bureau sera peut-être celui qui savait le moins coder.


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