OpenAI a changé de vocabulaire. Ses data centers sont devenus des « compute campuses », et les centrales qui les alimentent des « Grid Protectors ». Lundi 2 novembre, la firme a lancé un programme national du même nom, présenté comme un moyen de soutenir un réseau électrique sous pression. Premier terrain d’essai : un campus à Effingham County, en Géorgie.
Le principe est simple et, reconnaissons-le, pas idiot sur le fond. Un centre de calcul consomme énormément, mais peut moduler. Quand une canicule ou une vague de froid met le réseau à genoux, le campus baisse sa demande pour laisser passer la sauce ailleurs. OpenAI promet jusqu’à 1 000 mégawatts de flexibilité dans son accord avec Georgia Power, de quoi, dit-elle, alimenter la clim d’environ 700 000 foyers. Plus que Washington D.C. et Boston réunis, selon ses propres chiffres. La firme s’engage aussi à payer l’intégralité des coûts d’infrastructure et d’électricité de son site d’Effingham.
Voilà pour le communiqué. Maintenant, ce qui coince.
D’abord, le timing. The Verge le dit sans détour : cette annonce tombe alors que l’opinion publique s’aigrit contre les data centers. En Utah, des habitants du comté de Box Elder ont manifesté après que leurs élus ont validé un projet censé consommer plus du double du pic électrique de l’État en 2025, et qui recrache de l’air chaud dans la vallée désertique. Aux quatre coins du pays, des projets poussent sans que les riverains aient leur mot à dire. Dans ce climat, sortir un programme qui s’appelle « Protectors » (protecteurs), ce n’est pas un nom, c’est une réponse à une accusation.
Ensuite, le renommage. The Verge souligne qu’OpenAI est passé à l’appellation « compute campuses » pour « se démarquer de leur mauvaise réputation publique ». Rien de honteux côté marketing, mais on note le geste : quand il faut rebaptiser l’objet du problème pour vendre la solution, c’est que le problème n’a pas disparu.
Et puis il y a le reste du programme. Pour Effingham, on a des chiffres. Pour la suite, on a des ambitions. « Nous allons travailler avec les utilities, les régulateurs et les décideurs pour développer des arrangements », « nous partagerons des engagements supplémentaires au fur et à mesure qu’ils seront finalisés ». En clair, le programme national existe surtout sur la page d’accueil d’OpenAI. Le seul morceau tangible, c’est la Géorgie.
Le contexte réglementaire éclaire le tableau. Le Tennessee, la Floride, l’Oklahoma, l’Oregon et d’autres États ont voté des lois pour empêcher les entreprises d’IA de répercuter leurs coûts énergétiques sur les habitants, en plus des moratoires et autres restrictions. Une étude du Houston Advanced Research Center (HARC) estime que les projets de data centers prévus au Texas pourraient annuler des décennies de gains sur la qualité de l’air en cinq ans. OpenAI ne débarque donc pas avec un cadeau dans un vide. Il débarque avec une promesse volontaire là où des États s’apprêtent à lui en imposer une.
La compta des économies mérite aussi qu’on s’y arrête. OpenAI met en avant une projection de Georgia Power : environ 950 millions de dollars d’économies annuelles pour les clients à partir de 2029, grâce à son portefeuille d’accords avec de gros consommateurs, dont « Project Camellia », le nom de code du campus d’Effingham. Soit au moins 15 dollars par mois pour un foyer type consommant 1 000 kWh. Sauf que ce chiffre couvre l’ensemble du portefeuille de la utility, pas seulement OpenAI, et qu’il s’agit d’une projection à trois ans. Le restaurant qui paie ses couverts toute l’année, c’est l’analogie d’OpenAI. Sauf qu’un restaurant ne laisse pas derrière lui une vallée surchauffée et un réseau poussé au-delà de ses limites.
OpenAI, à sa décharge, ne prétend pas que ça suffira. Son propre communiqué lâche : « La flexibilité ne peut pas remplacer l’investissement dans de nouvelles capacités de production et de transport. » Merci de le dire. Parce que 100 gigawatts de capacité data center aux États-Unis d’ici 2030, selon la projection qu’OpenAI cite elle-même, ça ne se règle pas avec de la modulation de charge, aussi bien intentionnée soit-elle.
Reste la question de fond, celle qui vaut pour tout le secteur et pas seulement pour OpenAI : un campus capable de se couper pendant un pic, c’est un progrès réel pour le réseau. Un campus qui négocie ses engagements « au fur et à mesure » et soigne sa communication en attendant, c’est du relationnel public. Les deux peuvent cohabiter. Le problème, c’est de nous faire passer le second pour le premier.
Le Texas, justement, où OpenAI veut aussi poser ses Stargate avec Oracle et SoftBank, examine des milliers de demandes de raccordement pour un réseau qui en consomme cinq fois moins (j’en parlais ici). Effingham sera peut-être le modèle. Ou peut-être que le pilote restera un pilote, et les « arrangements » un jour prochain. Le réseau, lui, n’attend pas 2029 pour saturer.
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