L’IA industrielle de Merz et Wong n’a ni chiffre ni calendrier

Friedrich Merz a passé deux jours à Singapour. Il en repart avec une orchidée à son nom, un plan de travail actualisé et un nouveau pilier dans le partenariat stratégique entre Berlin et Singapour : l’IA industrielle. Dans le communiqué, aucun montant, aucun calendrier, aucun nom d’usine. Pour un accord censé transformer l’économie des deux pays, ça fait léger.

Le mardi 27 octobre, au Parlement, Lawrence Wong et le chancelier allemand ont tenu une conférence de presse conjointe. Le premier ministre singapourien a reconnu un « potentiel énorme » des technologies numériques et de l’IA, avant d’annoncer que les deux pays veulent « aller plus loin », « particulièrement dans le développement et le déploiement de l’IA industrielle, où les forces de nos deux pays se complètent ». Merz, en allemand, a parlé d’un monde « de plus en plus marqué par l’insécurité » et d’une volonté d’« avoir voix au chapitre dans les grandes révolutions technologiques ». C’est son premier déplacement à Singapour depuis son élection en 2025.

Cinq piliers, trois domaines nommés

Le plan de travail actualisé compte cinq piliers, présentés comme couvrant la sécurité, le commerce et l’énergie. Le partenariat stratégique, lui, date de novembre 2024. L’Allemagne est le premier partenaire commercial de Singapour dans l’UE pour les marchandises, le troisième pour les services, et l’accord numérique UE-Singapour signé en 2025 sert de socle aux transactions transfrontalières. En février, les deux pays avaient lancé une « année de l’innovation » autour de l’IA, du quantique, des microélectroniques et des biotechnologies.

Sur les bénéficiaires, Wong a une phrase précise : les PME singapouriennes profiteront des partenariats avec les entreprises allemandes et le Mittelstand, ce qui créera « plus d’emplois pour les Singapouriens ». Interrogé par CNA sur ces opportunités, il a répondu par la complémentarité des deux économies et par les six décennies de relations. Aucun secteur nommé, aucun objectif chiffré.

Et le vrai sujet de la visite tient peut-être au commerce. « Le zeitgeist tourne contre l’ouverture et le commerce. Notre réponse ne peut pas être de nous replier », a lancé Wong. Merz, questionné sur le CPTPP, rappelle que l’Allemagne veut approfondir depuis longtemps avec les pays de l’accord : « Une restriction du commerce mondial est en cours. Nous voulons faire autrement. Nous voulons prouver que nous savons mieux faire. » L’IA industrielle sert de décor aimable à une négociation commerciale.

Ce que recouvre le mot

La définition officielle, telle que la donne Singapour, englobe l’apprentissage automatique, la vision par ordinateur et les systèmes autonomes appliqués aux opérations physiques, aux usines, aux réseaux énergétiques et aux chaînes d’approvisionnement. Vaste programme, et surtout très inégal selon les endroits du monde.

Un dossier publié cette semaine par MIT Technology Review Insights, construit autour de l’éditeur industriel AVEVA et de son directeur produit Rob McGreevy, donne la mesure du chemin restant. McGreevy y décrit des « jumeaux numériques vivants » : une représentation à haute fidélité des opérations, reliée aux capteurs du site par un fil numérique continu, et surtout capable d’intervenir sur le monde physique via les systèmes de contrôle. La nouveauté ne tient pas à la simulation, elle tient à la boucle fermée.

L’IA agentique pousse le bouchon un cran plus loin : les systèmes industriels ne se contentent plus de diagnostiquer ou de suggérer, ils agissent d’eux-mêmes. McGreevy tempère tout de suite. Le « S » de SCADA veut dire « supervisory », donc un humain au milieu. Il voit l’IA rester en mode conseil pour un bon moment, l’autonomie complète se limitant à des tâches étroites et très répétitives.

Les chiffres du dossier racontent la même prudence. Dans une enquête 2026 du Manufacturing Leadership Council, 66 % des industriels déclarent utiliser ou compter utiliser l’IA agentique dans leurs opérations, et 40 % attendent un degré d’autonomie d’usine d’ici 2030. Dans l’enquête 2025 de Deloitte sur la fabrication, 65 % des dirigeants classent le risque opérationnel, perturbation d’activité comprise, parmi leurs principales inquiétudes. Et dans une étude AVEVA/IMD citée par le même dossier, 43 % des organisations disent que l’IA n’a modifié que légèrement, ou pas du tout, la prise de décision et la responsabilité entre partenaires. Ils sont 23 % à parler de changement significatif ou fondamental, et 27 % seulement à partager des données de façon substantielle.

Le pilier est signé, le reste attend

Côté règles, l’EU AI Act classe certains composants de sûreté utilisés dans les infrastructures critiques comme à haut risque, avec obligation de supervision humaine. Singapour, de son côté, a déjà envoyé ses agents IA au contrôle technique, rapport pas avant 2027. Deux régimes, deux vitesses, et un accord bilatéral qui parle de « safe, trusted and human-centred » sans préciser laquelle des deux grammaires s’appliquera aux usines concernées.

Un pilier de plus dans un plan de travail, ça se signe en deux jours avec une orchidée et un communiqué de trois paragraphes. Retrouver qui répond quand l’agent ouvre la vanne tout seul, ça demande un peu plus de matériel.


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