Quinze ans de vie pro, des entretiens par dizaines, et puis un jour, en face, personne. Pas un recruteur pressé, pas un manager qui mate sa montre. Une voix. Une IA. Et pour quel poste ? S’occuper de gamins de trois ans dans une maternelle australienne. Le boulot le plus humain du monde vient de se faire trier par la machine la moins humaine de la pièce.
Giselle Au-Nhien Nguyen raconte l’épisode dans une tribune publiée par le Guardian. Le parcours classique : centre d’appels, community management, librairie, rédaction, bibliothèque. Là, après une première année de master en enseignement, elle postule dans un jardin d’enfants associatif, une structure de garde d’enfants. Elle est présélectionnée, contente. Puis on lui annonce la couleur : l’entretien se fera avec un « assistant IA ».
Elle s’habille comme pour n’importe quel entretien. Elle vire ses chats de la pièce. Elle s’assied devant son laptop. Une voix désincarnée l’appelle par son prénom et le cirque démarre. Premier truc qui fout mal à l’aise : elle voit sa propre tronche dans la petite fenêtre vidéo, et personne en face d’elle.
La pause qui coûte le poste
Le moment clé arrive vite. L’IA lui pose une question qui mérite réflexion. On lui a toujours seriné qu’en entretien, marquer un silence pour réfléchir, c’est acceptable. Alors elle marque le silence. Et elle se fait éjecter de l’entretien, sec, sans sommation. Elle doit recliquer sur le lien pour reprendre le cours du truc. Une envie de hurler qui monte, écrit-elle.
À la fin, la machine demande si elle a des questions. Elle en a. Les réponses sont du recopiage de l’annonce. Pour le moindre éclaircissement, il faudra « parler à un manager ». Merci, au revoir, votre vidéo sera « revue par l’entreprise ».
Au fond, elle a passé l’entretien seule. Elle le dit mieux que personne : elle fixe son écran vide et son propre reflet.
Elle essaie de se raisonner. Le premier round, bon, admettons, mais le suivant sera avec un humain, non ? Elle veut tellement apporter quelque chose à sa communauté. Sauf que la petite voix dans sa tête monte d’un cran. Elle a mis de l’énergie dans sa candidature et dans son entretien, pourquoi ne recevrait-elle pas d’énergie en retour ? Elle retire sa candidature, envoie un mail pour expliquer précisément pourquoi. Un mois plus tard, toujours rien. Pas même un accusé de réception. Elle n’a jamais parlé à un être humain.
Le problème n’est pas la techno
Ce qui glace, ce n’est pas qu’une boîte colle une IA pour pré-trier des CV. C’est qu’elle le fasse pour recruter quelqu’un dont le métier est de s’occuper d’enfants, alors que l’Australie traverse une crise du secteur de la petite enfance. Elle le formule cash : sous-traiter le recrutement de ce rôle à une machine, c’est de la paresse dans le meilleur des cas, de la négligence dans le pire. Et sur le site de l’organisation, les « éducateurs » affichés sont des visages générés par IA. Elle se demande si l’entretien n’annonce pas l’effacement de tout ce qui suit.
Ça ne sort pas de nulle part. On vous parlait déjà il y a quelques jours d’une IA qui fait passer les entretiens d’embauche et note ta foi dans la mission de l’entreprise. Sauf que là, ce n’est plus une démo dans un communiqué. C’est une femme qui postule pour un vrai job, dans une vraie école, et qui se fait jeter par un script qui n’a pas aimé un blanc dans la conversation.
À l’autre bout du tapis, on embauche pour servir l’IA
Pendant qu’une machine se permet de juger des candidats, l’autre bout du monde fait exactement l’inverse. Tata Consultancy Services annonce que 80 % de ses nouvelles recrues seront des profils numériques et IA. Le directeur des opérations, Arathi Subramanian, a expliqué à l’agence PTI que sur les 4 500 personnes ajoutées au deuxième trimestre, 25 à 30 % sont de purs profils IA. Le travail piloté par l’IA est monté à 10 % du chiffre d’affaires sur le trimestre de septembre, et TCS compte là-dessus pour regonfler des marges qu’elle juge encore en dessous de ses ambitions.
Voilà donc la boucle bouclée. En haut de la chaîne, on embauche à tour de bras des humains pour construire la machine. En bas, c’est la machine qui décide qui a le droit de s’occuper des enfants des premiers. Entre les deux, une candidate qui attend une réponse depuis plus d’un mois. La machine, elle, n’a jamais pris la peine de répondre.
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