Ton prochain antibiotique vient peut-être d’une flaque d’eau chaude au fin fond de l’Islande, et c’est un modèle qui l’aura repéré avant toi. C’est le pari de Basecamp Research, boîte londonienne qui vient de remplir ses poches de 140 millions de dollars avec un concept simple à énoncer et très casse-gueule à exécuter : faire de l’évolution une matière première pour l’entraînement des modèles.
Au tour de table, du beau monde. Nvidia, qui vend les pelles de cette ruée vers l’or-là, et l’Anthology Fund, le fonds d’Anthropic. Tiens donc. Deux boîtes qui ne font pas dans la pharmacie, mais qui ont flairé le filon. Ça vous rappelle quelque chose ? On vous parlait déjà, il y a quelques jours, du labo de biologie monté par Anthropic, la boîte qui prédit la fin du monde et fait pousser des cellules dans le même mouvement. La voilà qui remet une pièce dans la machine, cette fois par procuration.
La nature comme manuel d’entraînement
Le matériel de base de Basecamp, c’est du vivant. Forêts tropicales, océans, sources chaudes : la boîte ratisse la planète pour récupérer du matériel génétique, puis s’en sert pour entraîner ses modèles à concevoir des antibiotiques et des outils pour la thérapie cellulaire. Le génome comme dataset. La nature comme manuel écrit sur 3,8 milliards d’années, avec des ratures, des impasses et quelques génies planqués au milieu.
Et là, un truc que beaucoup oublient en courant après les benchmarks. Philip Lorenz, le CTO, lâche dans un entretien à The Decoder une phrase qui mériterait d’être encadrée dans tous les open spaces de la Silicon Valley : la biologie est un problème bien plus coriace pour l’IA que le langage.
Pourquoi ? Le langage, c’est du token, du texte, du propre. Ça se génère, ça se mesure, ça se score en deux clics. Une protéine, c’est de la physique et de la chimie. La molécule que tu dessines sur un écran, il faut encore qu’elle se replie correctement, qu’elle tienne debout à température ambiante, qu’elle ne bute pas le patient, qu’elle soit synthétisable à l’échelle industrielle. Ta belle architecture qui cartonne sur un leaderboard se prend le mur du vivant dès qu’on essaie de la sortir du papier.
C’est tout le paradoxe que pointe Lorenz avec une seconde phrase, encore plus tranchante : un bon score dans un tableau ne garantit pas une bonne molécule. Concrètement, tu peux avoir le meilleur modèle du monde sur ta métrique et accoucher d’un composé inutile. Le benchmark, c’est le confort de l’ingénieur. La molécule qui marche, c’est la réalité qui te dit non.
Le vrai goulot n’est pas dans le GPU
Voilà le genre de projet qui remet les pendules à l’heure. On te serine que l’IA va tout résoudre, du cancer à la faim dans le monde, parce que le langage a plié en trois ans. Sauf que le langage, c’est un domaine où t’as le luxe de te tromper sans conséquence. Générer une phrase bancale, ça coûte rien. Générer une molécule bancale, ça coûte des essais cliniques, des années et parfois des vies.
Basecamp mise sur un avantage que peu de boîtes peuvent s’offrir : des données que personne d’autre n’a. Pendant que la moitié du secteur se bat pour gratter le même web moisi et surentraîner ses modèles sur du contenu généré par d’autres modèles, eux vont chercher leur matière première là où il n’y a pas de copyright à négocier. Malin. Le vivant, ça ne se scrape pas, ça se prélève, et surtout ça ne s’épuise pas tant que la planète tient debout.
Reste l’éternelle question du fric. 140 millions, dans le monde des LLM, c’est le prix d’un weekend de calcul. Dans la biologie, c’est déjà de quoi voir venir. La vraie gageure de Basecamp n’est pas technique, elle est temporelle : un antibiotique, ça se teste sur des années. Leur pipeline peut pondre les meilleures candidates du monde, il faudra quand même passer par la case labo humide, souris, puis humains. Aucun GPU ne compresse ce calendrier-là.
L’évolution a mis 3,8 milliards d’années à écrire son manuel, avec beaucoup de brouillons jetés. Basecamp parie qu’un modèle peut en lire les bonnes pages plus vite que n’importe qui. On leur souhaite. Parce que si l’IA doit un jour nous sortir autre chose que du texte plausible, c’est là que ça se jouera, pas dans un chatbot qui te rédige des mails.
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