Firmus retire son IPO et laisse l’ASIC avec le carnet d’ordres

Firmus Technologies voulait 7 milliards de dollars australiens, une valorisation de 43,7 milliards et le titre de plus grosse entrée en Bourse du pays depuis Telstra en 1997. Ce qu’elle avait à montrer, c’était deux petits data centers en service sur les sept annoncés. Le marché a regardé le prix, puis il a regardé le reste. Il a dit non.

Le retrait est tombé avec le communiqué habituel sur la « volatilité récente des marchés » et les « conditions de marché existantes ». La cotation était calée au 23 octobre selon le Guardian. Le dossier n’y est jamais arrivé.

Le prix d’un géant de la distribution

Onze dollars australiens par action. À ce tarif, Firmus valait presque Woolworths, le mastodonte de la grande distribution australien, comparaison signée Morningstar et reprise par l’ABC. Pour mesurer le dérapage, il faut aligner les dates : environ 6 milliards A$ lors d’un tour privé en novembre 2025, plus de 10,5 milliards US$ (soit à peu près 15 milliards A$) en août, 43,7 milliards A$ au moment de l’introduction. Presque huit fois en moins d’un an, calcul de The Conversation.

UniSuper, l’un des plus gros fonds de pension du pays, a refusé de participer. Son directeur des investissements John Pearce a lâché la phrase que tout le dossier mérite : « Nous pensons que Firmus a effectivement une histoire convaincante. Elle n’a juste pas une valorisation convaincante. » Il a ajouté : « À la valorisation actuelle, c’est valorisé à la perfection. Tellement de choses doivent bien se passer pour la justifier. » Et il a pointé le deuxième problème, celui qui revient plus loin dans cette histoire : la boîte devra revenir sans arrêt chercher de la dette et des capitaux pour financer son expansion.

Le carnet d’ordres qui s’est évaporé

Quelques jours avant, les banquiers du dossier juraient que la demande dépassait « largement » ce qu’il fallait pour y aller. Cinq courtiers étaient sur le coup. Puis le prix a glissé de 11 à 8,25 dollars selon les rapports, la valorisation est redescendue vers 30 milliards, et le dossier est parti à la poubelle.

L’affaire cesse alors d’être une chronique de l’IA. L’Australian Financial Review, cité par The Conversation, a posé la question que personne dans le syndicat bancaire n’avait envie d’entendre : comment des ordres peuvent-ils s’évaporer à ce point, et « les communications étaient-elles trompeuses pour créer la perception d’un soutien frénétique » ? Le journal renvoie la patate chaude à l’ASIC, le gendarme boursier australien, en lui demandant de frapper fort. Aucun prospectus public n’a jamais été publié : un brouillon circulait chez les institutionnels.

Le récit du « marché qui fonctionne » tient pour l’instant à un fil. Si les carnets étaient gonflés, ce n’est plus de la bulle, c’est du droit pénal boursier.

Trente milliards de dette pour cinq de profits

Le modèle des néoclouds, décrit par Lochlan Holloway de Morningstar : emprunter contre des contrats clients pour acheter des puces, puis rembourser avec la location. Une fois ses sites construits, Firmus prévoit de porter environ 30 milliards US$ de dette, pour 5 milliards US$ de résultats opérationnels attendus en 2028. Six fois. Et son constat sur le cycle : « L’argent emprunté seul ne fait pas une bulle, et beaucoup d’infrastructures sont financées par la dette de façon sensée. Mais le crédit est le fil commun à essentiellement tous les cycles d’expansion et de contraction. »

J’ai déjà gratté cette mécanique à propos de Nvidia qui vend la puce, prête le fric et rachète la machine : la boucle tourne sur elle-même. Firmus en est une déclinaison locale. Nvidia détient 7,2 % du capital, lui vend ses processeurs et, selon l’ABC, aurait aussi mis au pot. Anna Wu, de Floodline Research, résume la méthode : Nvidia « fait le tour du monde pour acheter tout ce qui, à son avis, va dominer le marché local ».

La demande, elle, existe bien. Firmus construit pour des clients comme OpenAI et Meta, rappelle la BBC, et Holloway souligne qu’avec la pénurie de puces Nvidia, passer par un néocloud est parfois la seule porte d’entrée. Le calcul n’est pas une fiction. C’est le prix demandé pour le servir qui ne laissait aucune marge d’erreur.

L’audition que Firmus n’a pas voulue

CDC, qui devait construire avec Firmus dans le cadre d’un projet « Southgate » présenté comme un accord à 73 milliards, a coupé court. Son directeur de la stratégie Jack Dan, devant la commission parlementaire australienne sur l’IA, a expliqué que le partenariat datait du temps où Firmus visait surtout l’Australie et une capacité souveraine. « Leur modèle économique a ensuite évolué et, pour le dire le plus crûment possible, nous avons un modèle et une mission très clairs. Quand les choses divergent fortement, nous continuons de suivre notre mission. » Firmus, de son côté, s’est retiré de cette même audition au moment où le dossier partait en vrille.

Reste un détail que les institutionnels n’ont pas pu ne pas voir : Oliver Curtis, cofondateur et co-PDG, a passé un an en prison en 2016-2017 pour délit d’initié, avant de monter Firmus en 2019 comme mineur de bitcoin. On peut plaider que ça n’a rien à voir avec une valorisation. Sauf que la crédibilité, dans une introduction en Bourse, c’est précisément le produit qu’on vend.

Ce que ça dit du reste

SB Energy, développeur américain de data centers, a repoussé son IPO (Yahoo). Maas Group, actionnaire de Firmus, a perdu plus de 20 % en une séance. L’ASX All Technology Index a lâché presque 18 % cette année, dont 9 % sur le seul mois de septembre selon l’ABC.

Il y a aussi le risque que personne ne modélise : le rendement des modèles eux-mêmes. Filip Tortevski, de Wealth Within, sur les gains d’efficacité façon DeepSeek : « L’IA peut changer le monde et quand même décevoir ses actionnaires. Le danger, c’est de payer la révolution de demain à un prix que ses profits ne peuvent pas soutenir. » Sa formule la plus sèche vaut d’être encadrée : « La demande n’a même pas besoin de baisser. Il suffit qu’elle croisse moins que ce que les investisseurs ont déjà intégré dans les prix. »

Firmus va chercher du privé et viser le Nasdaq l’an prochain. L’Australie garde ses 160 et quelques data centers, son gaz, son soleil, et la phrase de Sam Altman qui trouvait le pays taillé pour devenir un leader mondial du secteur.

Le seul chiffre du dossier que personne n’a contesté, c’est ce 5 % de capacité réellement en marche. Tout le reste, c’était de la valorisation. La question que la Bourse n’a pas tranchée, l’ASIC va devoir la porter : qui a raconté aux investisseurs que la demande était « bien supérieure » ?


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