Pendant deux ans, le produit qui se vendait le mieux dans l’IA, c’était la trouille. Des patrons de labo te prévenaient, la mine grave, que leur propre création pouvait buter l’humanité. On débattait de pourcentages d’extinction d’ici la fin de la décennie dans des podcasts de trois heures. Ce récit est en train de se faire démonter, et le truc qui saute aux yeux, c’est qui tient le marteau : en bonne partie des gens qui vendent le matériel sur lequel tourne toute l’affaire.
Trois voix ont remis une couche cette semaine, dans le même sens.
Feldman, ou le décliniste qui dérange
À TechCrunch Disrupt 2026, Andrew Feldman, le patron de Cerebras, a lâché que « certains des leaders du monde de l’IA ne devraient peut-être pas être autorisés à parler en public ». La cible implicite, c’est Dario Amodei, le patron d’Anthropic, dont le registre catastrophiste a fini en sketch au « Saturday Night Live ». Le personnage y résumait le malaise du secteur d’une phrase : « Nous ne cautionnons pas ce que nous faisons. »
Feldman veut qu’on parle des promesses. Un monde où tes petits-enfants « ne rencontreront personne qui meurt du cancer », voilà le genre de récit qu’il aimerait entendre. Il le dit d’autant plus tranquillement que ses clients s’appellent OpenAI, Block, Figma, GSK ou Lovable. Le type qui vend les puces te demande de regarder le bon côté de l’histoire. Rien de scandaleux, mais fallait le poser.
Il concède que la techno est puissante et qu’il faut la réguler « raisonnablement ». La formule est floue, on repassera. Plus intéressant : son mea culpa sur les centres de données. L’industrie, admet-il, a été « pas super bonne » avec les communautés locales, surtout aux États-Unis, là où le pétrole et l’énergie avaient pris l’habitude de discuter avec les voisins. D’où le NIMBY qui monte, pendant que le Brésil, le Canada, la Finlande, l’Islande, la Norvège, le Mexique ou la Suède font les yeux doux aux bâtisseurs.
Huang continue d’écrire des chèques
Jensen Huang, lui, n’a pas attendu qu’on lui demande son avis sur la fin du monde. En tournée européenne, le patron de Nvidia a annoncé 2 milliards de dollars de nouveaux investissements à travers le continent, selon Bloomberg, après environ 8 milliards dépensés en Europe l’an dernier. Au menu : des parts dans les français Doctolib, Genesis AI, Pigment et Entalpic, un couplet sur les modèles ouverts comme planche de salut pour l’Europe, et son refrain habituel contre ceux qui veulent ralentir.
Il a aussi sorti le carnet de chèques pour la sécurité : 250 millions de dollars de calcul étalés sur cinq ans pour des labos britanniques qui bossent sur la sûreté des agents IA, dont BOLD à Oxford, SOFAIR à l’UCL et l’Imperial College London. Le ministre britannique de l’IA, Kanishka Narayan, y voit un « vote de confiance » dans la recherche du pays. Un chèque de Nvidia, c’est toujours un vote de confiance.
Jordan sort l’artillerie lourde
Mais le grand nettoyage, c’est Michael I. Jordan qui s’en charge. L’homme que « Science » décrivait en 2016 comme « le scientifique en informatique le plus influent » (professeur émérite à Berkeley, aujourd’hui à l’Inria à Paris, où il dirige la chaire « marchés et apprentissage ») a taillé dans le tas face à « Libération ».
Les avertissements sur la menace existentielle, pour lui, c’est de la science-fiction pure. Le discours de l’été, « totalement frustrant ». Il avait prévenu dès 2019 contre l’usage débridé du terme IA. « Ça allait créer l’hystérie qu’on voit aujourd’hui, c’était évident. » Le diagnostic tient en une phrase : l’IA ne suffisait plus, alors ils ont sorti l’AGI, et maintenant c’est la « superintelligence ».
Les appels des entreprises à la régulation, il les range dans la catégorie du « théâtre », une façon de dire « regardez, on est les gentils » tout en voulant garder la main sur la manière dont on les régule. Et la démission de Jacob Coxon, jeune chercheur d’Anthropic, début septembre, qui a déclenché une vague d’hystérie collective sur un scénario d’« AIpocalypse » ? Un cas d’école, selon lui. Beaucoup de ces jeunes employés « ne sont pas vraiment des ingénieurs ». Ils viennent des humanités, de la philo, ils ont 25 ans, ils sont naïfs, n’ont jamais bossé dans une boîte qui fabrique de vrais produits pour de vraies gens. Ils se réunissent « un peu comme dans les cafés parisiens des années 1920 » pour parler de grandes idées de science-fiction. Quand ils claquent la porte, ils savent qu’ils vont faire le buzz, se sentir vertueux, se donner l’air important. Ils prétendent renoncer à de l’argent alors qu’ils ont déjà leurs stock-options. Le tout, « une grande performance moralisatrice ».
Son portrait de Geoffrey Hinton ne fait pas dans la dentelle non plus. Le prix Nobel, selon Jordan, « n’a jamais créé d’entreprise qui offre de vrais services à de vraies gens ». Sa thèse (on a compris le cerveau, on peut le reproduire dans le silicium, le copier à l’infini et empiler les apprentissages jusqu’à la superintelligence) ne tient debout à aucune étape. Il est plus tendre avec Yoshua Bengio, qui agit, lui, sur la sécurité.
Le cambriolage de Hugging Face par des agents d’OpenAI, dont on vous racontait les suites, il le classe dans la mauvaise ingénierie. « En génie chimique, on n’aurait jamais laissé des explosions se produire juste pour voir à quel point ça tourne mal. » OpenAI, dit-il, menait des expériences « assez stupides », laissant les agents faire ce qu’ils voulaient. Ensuite les déclinistes ont transformé ça en « ces agents sont conscients et veulent détruire l’humanité ». Science-fiction, encore.
La partie qui dérange
Il y a une ironie qu’on ne va pas laisser passer. Deux des trois hommes qui te demandent d’arrêter de flipper vendent du silicium. Feldman vend du calcul, notamment à OpenAI. Huang vend le matériel sur lequel repose tout le pari. Leur intérêt à refroidir le discours apocalyptique n’a rien de discret. Ça ne rend pas leurs arguments faux, ça rend juste leur enthousiasme suspect.
Jordan, lui, ne vend rien. Sa liberté vient de là, et c’est ce qui rend son nettoyage bien plus gênant, parce qu’il ne s’arrête pas aux déclinistes. Il lâche au passage que les investissements monstrueux dans les centres de données sont « un pari énorme », sans la moindre idée de s’il rapportera. Les LLM, dit-il, sont déjà assez doués pour le langage naturel, et des milliers de milliards engloutis ne livreront pas forcément beaucoup plus. Souvent, on voudra ajouter un savoir spécialisé, local, et pour ça, pas besoin d’un data center géant, surtout avec des modèles ouverts qu’on installe chez soi.
Alors, résumons. La fin du monde, c’était hier, c’était de la science-fiction, et ceux qui te la racontaient étaient soit des gamins naïfs, soit des marchands de peur. Parfait. Sauf que le même Jordan qui démolit les prophètes te dit aussi que le pactole misé sur l’IA pourrait ne jamais revenir. Bizarrement, c’est la seule phrase qui ne finira probablement pas en sketch.
Sources :
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