Fin 2024, Sebastian Rucci zoome sur un carré de terre brune. Entre des champs de luzerne et des lotissements de banlieue assoupis, dans le désert de Sonora, à quelques encablures de la frontière mexicaine. Il fait régulièrement plus de 37 °C, l’eau vient d’un Colorado à l’agonie, et la ville d’Imperial compte 22 000 habitants. Pour ce genre de projet, on a connu meilleur casting.
Rucci s’en tamponne. Il a trouvé son emplacement, celui sur lequel il veut bâtir ce qu’il présente comme le plus grand data center dédié à l’IA de Californie. Près de 100 000 m², l’équivalent de seize terrains de foot bout à bout.
Le personnage vaut le détour. Avocat de 66 ans installé à Huntington Beach, il a monté des boîtes un peu partout dans le sud de l’État, à Saint-Louis, dans l’Ohio. Son métier, de son propre aveu, c’est la paperasse administrative : monter les permis, emballer les plans, vendre un futur radieux à des élus locaux qui n’ont pas vu un projet d’envergure depuis des lustres. Un prospecteur, version 2026. La ruée vers l’or a changé de minerai, on cherche désormais des mégawatts et des raccordements.
« Je ne connaissais pas grand-chose aux data centers », raconte-t-il au Guardian. « J’ai appelé des gens que je connaissais dans la Silicon Valley. Et très vite, j’ai compris : bordel, ce truc est énorme. » Au sens propre, oui.
Deux portes dérobées et un carnet d’adresses
Son plan tient sur deux trouvailles, et il faut lui reconnaître un certain flair administratif.
La première, c’est le zonage. Le terrain est classé industriel, ce qui lui ouvre la porte d’une exemption à la CEQA, la loi californienne sur la qualité de l’environnement, réputée comme l’une des plus sévères du pays. Le projet file donc vers l’autorisation sans passer par l’étude d’impact complète. La seconde, c’est l’électricité. Rucci obtient du fournisseur local de quoi disposer à terme de 330 mégawatts, soit la consommation d’une ville de la taille de Tallahassee.
Reste le client. Et là, l’histoire se corse.
Dans des courriels adressés aux services d’urbanisme du comté, Rucci écrit que son data center permettrait à Google de mener « l’entraînement en intelligence artificielle et en grands modèles de langage de son système Gemini ». Il évoque un intérêt « sécurisé » du géant de Mountain View, parle de retombées fiscales, d’emplois, de production d’énergie. Un mail d’août 2025 à l’agence de contrôle de la pollution atmosphérique va jusqu’à vanter un projet qui « transformera la région ».
La réponse de Google tient en une ligne : « Nous ne sommes pas impliqués dans un projet de data center dans le comté d’Imperial. » La porte-parole n’a pas répondu aux questions sur la nature exacte de la relation entre l’entreprise et Rucci. Lui trouve l’explication crédible, puisqu’aucun accord formel n’existe. On appréciera la nuance : 5 millions de dollars déjà engloutis, un terrain, des permis en cours, un raccordement négocié, et pas de contrat. La promesse de locataire a fait tout le travail que le locataire ne faisait pas.
Imperial a sorti les avocats, pas les banderoles
Le voisinage, lui, n’a pas attendu la signature. En un an, plus de six plaintes ont été déposées. Des élus favorables au projet ont été visés par des procédures de révocation. Le comté a même voté un moratoire temporaire de 45 jours sur les data centers. Le mois dernier, un juge du comté a tranché : le chantier reste à l’arrêt tant qu’une étude environnementale complète n’aura pas été réalisée. Le retour de bâton a fonctionné, au moins provisoirement.
Ce que les habitants d’Imperial mettent sur la table n’a rien d’exotique : émissions, atteinte à la faune rare du désert, réseau électrique sous tension, eau qui se raréfie, bruit. Des craintes qu’on retrouve à l’identique dans chaque bataille locale de ce type aux États-Unis. Rucci les balaie, évidemment.
Francisco Leal, qui habite de l’autre côté de la rue, résume le mieux le malentendu : « Ce projet a été présenté comme l’arche de Noé qui allait tous nous sauver. Mais la communauté y voit un cheval de Troie. »
Le contrat social qu’il aurait fallu écrire avant
La semaine dernière, le Financial Times a publié une tribune dont le titre tombe pile : les États-Unis ont besoin d’un « contrat social » sur les data centers. Son argument, en substance : construire ces infrastructures sur le sol américain permettrait aux décideurs publics de faire avancer les intérêts des entreprises comme des salariés du pays. L’idée est défendable. Elle a juste un problème de calendrier.
Parce qu’à Imperial, le contrat social, personne ne l’a rédigé. Alors ce sont les plaignants, les pétitions de révocation et un juge qui improvisent la version procédurale. Le prospecteur, lui, a bâti son affaire précisément sur ce vide : un terrain zoné industriel, une exemption environnementale, un fournisseur d’électricité prêt à discuter et une collectivité qu’on présente devant le fait accompli avec un PowerPoint sur les recettes fiscales. Ce n’est pas un accident du système, c’est le système. On vous racontait il y a deux jours que la dette des data centers avait déjà rendu son verdict, c’est le même mécanisme : des coûts réels et un peu plus bas dans la chaîne, avec des gens qui signent sans avoir vu le contrat.
Quant à Rucci, il reste serein. Il a mis 5 millions sur la table et attend, si le dossier passe et qu’un constructeur reprend le bébé, « de gros multiplicateurs » en retour. Le multiplicateur, il existe déjà : un an de réunions publiques, six procédures judiciaires, un moratoire et un juge dans la boucle. Simplement, ce n’est pas lui qui l’encaisse.
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