Cinq pour cent des actions d’Anthropic vont partir dans un fonds « d’intérêt public ». Le détail qui accroche, c’est le contenant. D’après TechCrunch, ce fonds est structuré comme une entité détenue à 100 % par l’entreprise, à l’intérieur de l’entreprise. Les titres changent de case, la main qui tient la case ne change pas. Et le mode d’emploi, lui, est repoussé à plus tard : Anthropic dit qu’il donnera des détails sur la structure et la gouvernance « dans les prochains mois ».
L’annonce est tombée dimanche 18 octobre. Elle arrive pile au moment où la boîte prépare une entrée en Bourse qui, selon la BBC, pourrait la valoriser à plus de 1 000 milliards de dollars. On en parlait déjà la semaine dernière à propos de son dossier d’introduction : Anthropic planque l’apocalypse et ajuste la marge avant l’IPO. Cette fois, la séquence est plus simple à lire. Un fonds philanthropique, quelques semaines avant le prix de découverte du marché.
Quatre-vingt-dix-neuf pour cent du contrôle, cinq pour cent du geste
Ce que la boîte promet, d’abord. Les parts iraient à l’Anthropic Public Benefit Fund, avec des pistes assez larges citées dans son billet de blog : de « grandes donations à des associations traditionnelles » ou des « distributions directes à des populations spécifiques ». Le tout sans jamais financer du lobbying ou des dons politiques, aux États-Unis comme ailleurs.
Sur les chiffres, les sources divergent un chouïa sur le mécanisme. TechCrunch décrit une option pour verser 2 % de titres supplémentaires à chaque fois que la valeur d’Anthropic grimpe de 50 %. La BBC parle d’un second paquet de 2 % laissé à la discrétion du conseil d’administration. Retiens surtout que le robinet peut s’ouvrir plus grand, et que la vanne n’est pas dans la même main que la promesse initiale.
La com’ assume le cadrage. D’après la FT, la société essuie une grogne croissante sur la sécurité et les conséquences économiques. Dario Amodei a mis des mots dessus, cité par TechCrunch : l’état de l’opinion publique relève « fondamentalement d’une crise de confiance ». Le PDG d’Anthropic a beau avoir cofondé sa boîte en public benefit corporation, ce statut n’a jamais empêché une IPO non plus.
La note de la maison
Anthropic explique avoir déjà lâché 200 millions de dollars pour étudier les effets de l’IA sur le marché du travail. Le fonds serait le cran au-dessus, avec cette formule tirée du billet de blog : « vu le rythme des progrès de l’IA, des approches plus audacieuses peuvent être nécessaires ».
Des approches audacieuses, donc, mais sans calendrier ni bénéficiaires nommés. Fortune remet le tout dans le mille-feuille maison : les six cofondateurs ont signé la charte de la public benefit corporation, ils promettent de donner 80 % de leur fortune personnelle, et environ la moitié des salariés participent à un programme de dons d’actions que l’entreprise abonde. En empilant, la boîte annonce qu’à peu près 20 % de ses titres finiront dédiés au « bien public ». Le mot important dans cette phrase, c’est « à peu près ».
Il y a aussi Jack Clark, cofondateur dont le titre exact est « Head of Public Benefit ». Un poste dans l’organigramme, avec un rattachement et des objectifs, comme n’importe quel autre. Ça ne dit rien de la sincérité des gens concernés. Ça dit tout du degré de séparation avec la salle de marché.
Musk a une meilleure idée, évidemment
La réponse la plus attendue est arrivée sur les réseaux sociaux, rapportée par la BBC : « Je recommande de donner les actions directement au public. C’est ce que je vais faire. » Deux phrases, aucune précision sur la mécanique, et un type qui possède justement des entreprises dont on aimerait savoir comment les actions seraient « données ». On attendra le protocole.
Sur le fond, la remarque tape juste même si elle vient d’un concurrent. Un fonds détenu par l’entreprise, doté d’un objectif défini par l’entreprise, dont les bénéficiaires seront choisis par une gouvernance que l’entreprise n’a pas encore écrite : c’est un engagement de bonne intention. Pas une garantie de résultat. Le passif de la boîte ne pousse pas non plus à la béatitude : en septembre, un chercheur démissionnaire, Jacob Coxon, disait à la BBC que les gens qui travaillent sur cette technologie sont « vraiment effrayés » par la vitesse des progrès. Anthropic, dans son dossier d’IPO, reconnaîtrait que l’IA pourrait présenter des « risques catastrophiques ou existentiels pour l’humanité ». La même boîte qui prépare ce document, entretemps, cale 5 % de son capital dans une fondation interne.
Tu me diras : c’est plus que ce que fera la plupart de ses concurrents, qui ne mettent rien du tout. Vrai. Et te sortir 5 % d’une société valant 1 000 milliards, ça fait 50 milliards de dollars virtuels, soit un paquet d’hôpitaux. Sauf que le chiffre n’existe que si la valorisation tient. Les actions d’une entreprise qui vient de publier 16,8 milliards de revenus en un trimestre, en hausse de 45 %, valent ce que le marché décidera le mois prochain. Le bien public, lui, attendra la cotation. C’est aussi ça, le sens du mot « flexible ».
Il y a un dernier truc que la com’ ne souligne pas, sans doute parce qu’il ne sert pas le récit. Le FMI estimait en 2024 que près de 40 % des emplois mondiaux seraient touchés par l’IA, jusqu’à 60 % dans les économies avancées. Un fonds qui distribue de l’argent à des populations qu’une entreprise veut protéger, c’est un filet. Le filet se porte après la chute. La corde, elle, se pose avant.
Rendez-vous en novembre pour connaître le prix de l’action et le nom des bénéficiaires. Dans cet ordre, manifestement.
Sources :
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