Anthropic planque l’apocalypse et ajuste la marge avant l’IPO

Mercredi, Anthropic a ouvert les portes de son siège de San Francisco à des investisseurs venus tâter la bête avant l’introduction en Bourse. Au menu, un chiffre d’affaires qui fait tourner la tête et un adjectif comptable qui mérite qu’on s’y arrête. La fin du monde, elle, n’était pas à l’ordre du jour.

On vous le disait début octobre, Anthropic convoquait des religieux pour l’âme de Claude, pile avant son IPO. Cette fois, pas de théologiens dans la salle, juste des gens qui comptent.

Le chiffre qui met tout le monde d’accord, ou pas

Sur les trois mois clos fin septembre, les recettes grimpent à 16,8 milliards de dollars. En clair, 45 % de mieux que les 11,6 milliards du deuxième trimestre, eux-mêmes bien au-dessus des 4,7 milliards du premier. Le seul trimestre juillet-septembre dépasse toute l’année 2025. Sur ce terrain-là, difficile de faire la fine bouche.

Sauf que le mot qui compte, c’est « ajusté ». Anthropic parle d’une rentabilité acquise au troisième trimestre, rentabilité ajustée, précision de taille, celle qui écarte les coûts non récurrents. La marge brute ajustée atteindrait 85 %, la marge opérationnelle ajustée 11 %, et la maison jure gagner 1,70 dollar pour chaque dollar dépensé en calcul.

Ce que l’adjectif ne dit pas, c’est si Anthropic gagne vraiment de l’argent. Reuters rappelle que sur 2025, les pertes opérationnelles dépassaient 8 milliards de dollars hors certaines dépréciations liées aux levées de fonds. Un résultat ajusté n’est pas un bénéfice net. Pour les investisseurs qui vont signer, la nuance vaut quelques zéros.

Le marché a voté, et il n’était pas d’humeur

Pendant qu’Anthropic distribuait ses bonnes nouvelles, les marchés tech se sont pris une gamelle. Le KOSPI coréen a lâché 7,57 % dans la journée, 16,2 % sur le mois. Samsung a reculé de 9,5 %, SK Hynix de 11 %, Softbank de 9 %, et les fondeurs américains (AMD, Nvidia, Intel) ont suivi. Hock Tan, le patron de Broadcom, a résumé l’ambiance depuis Singapour : beaucoup d’investisseurs n’ont « aucune idée » de ce qu’ils font et se croient « dans un casino ». Au moins, lui, il ne mâche pas ses mots.

Une part de la chute tient à l’inflation américaine, ressortie plus forte que prévu en septembre, ce qui fait redouter une Fed plus chère. Une autre part tient au dossier Anthropic lui-même.

Le détail qui fâche, c’est le rythme. La croissance d’un trimestre sur l’autre est de 45 %. Sauf qu’entre le premier et le deuxième, elle était de 147 %. Une fuite de juillet évoquait 65 milliards de dollars de revenus annualisés, de quoi faire fantasmer la planète entière. Pour boucler 60 milliards sur l’année, il faudrait 26,9 milliards au dernier trimestre, soit 60 % de croissance en trois mois. Le genre de pari qu’on tente avec l’argent des autres.

La sécurité quand ça arrange

Anthropic a bâti sa réputation sur la peur, et il faut le reconnaître, elle l’assume. Dario Amodei qui appelle à ralentir le développement. Un chercheur maison qui évalue à plus de 10 % le risque que l’IA « tue tous les humains » d’ici dix ans. Un ancien qui avoue que ses collègues sont « vraiment terrifiés ». La boîte annonçant avoir déjoué des tentatives d’utiliser Claude pour fabriquer des armes biologiques. Le prospectus qui parle de risques « catastrophiques ou existentiels ».

Et mercredi, devant ceux qui allaient sortir le chéquier, Amodei a réaffirmé la sécurité. Sans mentionner cette fois l’extinction humaine. Les invités sont repartis avec des casquettes frappées du mot « thinking ». La réflexion sur la fin du monde, visiblement, ne rentre pas dans le modèle économique.

Le reste du monde a d’autres priorités. Donald Trump a balayé les mises en garde d’un revers, les chercheurs « soulèvent des choses qui n’arriveront pas », et dans la course à l’IA entre Washington et Pékin, « celui qui gagne l’IA gagne ». Difficile de vendre l’apocalypse quand l’oncle Sam veut surtout la médaille.

La distillerie tourne à plein régime

Un dernier chiffre pour la route. Anthropic a resserré la vis sur la « distillation », cette pratique où un labo entraîne ses modèles sur les sorties d’un concurrent plus avancé. D’après des sources citées par le Financial Times, cela représentait 5 à 7 % du chiffre d’affaires, et la maison dit avoir « matériellement » réduit la voilure au troisième trimestre.

Simon Willison a fait le calcul de comptoir. Si la distillation pesait 5 % du chiffre du deuxième trimestre, les labos concurrents auraient claqué plus d’un demi-milliard de dollars à distiller Claude sur ce seul trimestre. Volume et facture. Encore une histoire de compteur qui tourne.

L’addition

Anthropic vise une valorisation au-dessus des 2 000 milliards de dollars, une introduction en Bourse après les élections de mi-mandat en novembre, et avant celle d’OpenAI. La boîte traîne aussi 518 milliards d’engagements sur dix ans, du cloud aux centres de données, des coûts qui font tousser les marchés.

Les investisseurs sont repartis confiants, dit-on. Ils repartiront surtout avec la seule vérité du moment : personne, pas même la boîte qui prédit la fin du monde, ne sait si cette équation se referme un jour. Hock Tan parlait de casino. À ce stade, c’est peut-être lui qui a la meilleure lecture.


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