Quatre agents, 27 heures et 14 minutes, 605 morts et 1 620 dollars de facture. Voilà le CV que Google met en avant pour Argon, son modèle vedette de DeepMind. Quatre bestioles logicielles ont buté l’Ender Dragon de Minecraft sans qu’un humain touche à la souris, et la maison mère a jugé l’exploit assez vendeur pour le crier partout. Dans le même mouvement, elle ouvre le modèle à tous les développeurs de la planète. La démo claque. La note, un peu moins.
Le run est raconté dans le détail. Quatre agents lâchés dans un monde généré au hasard, sans rôles attribués, sans stratégie fournie, sans outils dédiés au jeu. Ils se sont démerdés seuls : répartition des tâches, alertes mutuelles quand un mob rapplique, récupération du matériel des camarades tombés au champ d’honneur, carnet d’erreurs partagé pour ne pas replonger. Bilan de la session : 2 783 programmes JavaScript pondus, 229 messages échangés, 605 décès. Le tout facturé 1 620 dollars au tarif standard 2027.
Car il y a un tarif, et c’est là que le discours devient plus intéressant que la démo. Argon est désormais accessible via l’API AI Studio, les abonnements Gemini Ultra et Pro, et Antigravity, la plateforme d’agents de Google. Compte 2 dollars le million de tokens en entrée et 10 dollars en sortie. Sauf que ces prix doublent dès décembre. De quoi doucher les ardeurs de ceux qui comptaient faire tourner des agents en boucle pour trois francs six sous. Même à ce tarif, Argon reste sous le GPT-6 Astra d’OpenAI, facturé 10 dollars en entrée et 50 en sortie. La bagarre tarifaire continue, et personne ne perd vraiment, sauf le client qui empile les tokens.
Le détail qui pique, c’est le doute interne. D’après des échos rapportés, certains employés de Google eux-mêmes ne sont pas convaincus par les performances d’Argon en code. Ironie : les 2 783 programmes JavaScript du run Minecraft sont censés prouver le contraire. Sauf qu’écrire des scripts de pilotage de bots dans un bac à sable avec retour immédiat, ce n’est pas livrer du code en prod. C’est de la colle, pas de l’architecture. La nuance vaut la peine d’être posée avant de crier au génie.
Koray Kavukcuoglu, patron de Google DeepMind, défend l’inverse. Ses ingénieurs internes, dit-il, utilisent Argon pour sortir du code de qualité plus vite, et le modèle a servi à optimiser l’expérience utilisateur de Chrome. Le boss parle de son produit, les sceptiques parlent de leur quotidien. Les deux versions peuvent coexister sans que personne ne mente.
Le reste du discours Kavukcuoglu lorgne ailleurs, sur la robotique incarnée. Argon combine raisonnement multimodal, codage d’agents et compréhension physique, et ça pourrait faire avancer la recherche sur les robots. La démo maison : des chercheurs reconstituent la disposition d’une scène et la trajectoire de mouvement à partir de vidéos d’humains lançant des sacs de sable, refilent le calcul à un robot humanoïde, et la machine touche la cible sept fois de suite en conditions réelles. Sept sur sept, joli score. Le genre de chiffre qui fait mouche en conférence et qu’on aimerait voir se reproduire hors du studio.
On vous racontait le 14 octobre que Gemini 4 Argon cherchait déjà les failles pour le compte des cyberdéfenseurs triés sur le volet du programme Fairwind, et que Google jurait qu’il savait aussi s’arrêter. Le club est aujourd’hui ouvert à tout le monde, avec la promesse implicite que le modèle saura tenir sa langue. À toi de voir si tu lui confies les clés.
Reste une question que la démo ne règle pas. Si quatre agents ont besoin de 605 morts et 1 620 dollars pour venir à bout d’un jeu de 2011, qui paie la facture quand il faudra tenir une prod un peu moins ludique ?
Sources :
Comments are closed