Les puces encaissent, la dette des data centers a déjà rendu son verdict

Le mot « IA » n’avait jamais autant pesé sur les marchés. Sauf qu’un autre mot commence à faire pencher la balance, et il a moins de classe : « dette ». Mercredi, Wall Street a signé sa pire séance depuis juillet. Jeudi 15 octobre, le Nasdaq a touché son plus bas niveau en près d’un mois. On vous en parlait déjà hier, quand le marché filait se planquer chez le Trésor. Cette fois, le signal ne vient pas des valorisations : il monte du marché obligataire.

Les dégâts, pour commencer

Jeudi, le Nasdaq Composite a lâché 1,06 % pour clôturer à 26 409,80 points, le S&P 500 0,42 % à 7 686,74. Le Dow Jones a tenu bon, +0,32 %, porté par les valeurs refuges, santé et biens de consommation en hausse de plus de 2 % chacune. Le Nasdaq a décroché de plus de 4 % sous ses records de la semaine dernière. La veille, les deux grands indices avaient déjà signé leur plus forte chute quotidienne depuis juillet, après des chiffres d’inflation plus chauds que prévu.

Côté puces, ça saigne sans retenue. Nvidia a perdu 3,3 %, Micron 5 %, AMD 6,4 %. L’indice élargi des semi-conducteurs s’achemine vers 2 000 milliards de dollars effacés, sur une glissade de plus de 14 % en sept séances, sa plus longue série de pertes depuis mai 2025. La jauge de trouille de Wall Street, le VIX, a grimpé à un plus haut de deux semaines. Et l’argent qui sort de la tech ne part pas en vacances : il file vers les bons du Trésor, le rendement du 10 ans tombant à un plus bas de trois semaines (5,0725 %).

Le marché obligataire, là où ça compte

Il y a un endroit où la fête a changé de ton, et ce n’est pas la cote des actions : c’est celle des obligations. CoreWeave, l’opérateur de data centers lourdement endetté, a perdu 8,5 % jeudi, après avoir lâché 15 % la veille. Oracle a reculé dans le sillage de sa chute de près de 9 % de la séance précédente. Le détail qui pique, c’est que leurs obligations ont plongé elles aussi, poussant les rendements à des niveaux records. Les prêteurs ne se contentent plus de lâcher l’action, ils commencent à douter du remboursement.

« Les investisseurs se demandent de plus en plus quelle part de croissance future est déjà intégrée dans les valorisations, comment l’expansion est financée et quand ces investissements généreront des rendements suffisants », résume Charu Chanana, stratégiste en chef chez Saxo. Le repricing de la dette de CoreWeave signale, selon elle, des investisseurs « de moins en moins disposés à financer la croissance de l’infrastructure IA à n’importe quel prix ».

Le déclencheur, c’est juste un ralentissement

Dans un monde sain, on appellerait ça une bonne nouvelle. D’après le Financial Times, la croissance du chiffre d’affaires trimestriel d’Anthropic a ralenti. Le labo devrait valoir plus de 1 000 milliards de dollars à son introduction en Bourse, ses revenus frôlent les 17 milliards et il revendique la rentabilité. Mais son chiffre d’affaires du troisième trimestre, en progression de 45 % par rapport au trimestre précédent, n’a pas suffi à remonter le moral des troupes.

Ajoute TSMC, qui a douché l’ambiance avec des prévisions prudentes pour 2027, invoquant les incertitudes macroéconomiques. Le plus gros fondeur de la planète, soupape d’un écosystème IA tout entier, qui regarde l’année à venir avec méfiance : voilà de quoi couper n’importe quel appétit.

La tech, c’est devenu l’économie entière

Le problème dépasse le petit monde des traders. Près de la moitié de la croissance de l’économie américaine cette année est attribuable aux dépenses liées à la tech. Ces investissements ont gonflé la Bourse, créé un effet de richesse, soutenu la consommation et, par ricochet, l’emploi. Retire le tapis IA, et c’est une bonne partie du plancher qui part avec.

Les analystes de Citi n’y vont pas par quatre chemins : taux élevés, énergie chère, croissance de l’emploi molle et purge boursière, si elle continue, pèsent tous sur la consommation. L’économiste Ed Yardeni, très suivi, a abaissé son objectif de fin d’année pour le S&P 500 de 8 400 à 7 900 points, invoquant la prudence croissante des investisseurs sur le pari IA. L’indice traîne autour de 7 600 points. Charlie Scharf, patron de Wells Fargo, veut encore croire que les « forces positives » (infrastructure IA, emploi, salaires) l’emportent sur les risques. Chacun son optimisme.

Reste que l’inflation des prix à la production a signé en septembre sa plus forte hausse depuis quatre ans et demi. Des taux qui montent, une inflation qui s’installe, un marché actions qui vacille : la Fed de Kevin Warsh a de quoi passer un moment intéressant devant le FMI.

Alors oui, les puces saignent et les gros indices font la gueule. Mais un indice des semi-conducteurs, ça se remet, il l’a déjà fait dix fois. Le test, c’est cette dette qui a financé des data centers dont on attend encore de savoir s’ils rapportent plus qu’ils ne coûtent. Tant que les prêteurs y croyaient, tout le monde pouvait jouer les visionnaires. Maintenant qu’ils demandent à voir les revenus, on va savoir qui bluffait. Et le bluff, en général, ne rembourse pas les intérêts.


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