Anthropic avoue que ses data centers brûlent du gaz

Anthropic a déposé son dossier d’introduction en bourse lundi. 318 pages, une pile de chiffres, et une phrase qu’on n’attend pas d’une boîte dont le produit s’appelle Claude : une partie du courant qui fera tourner ses modèles viendra de turbines à gaz installées sur le site même.

Pas par vocation fossile. Parce que le réseau ne suit pas.

Le document le dit sans détour. « Competition for access to electrical supply and data center locations with adequate power availability is intense. » Tout le monde se bat pour la même prise. Anthropic loue de la capacité chez les hyperscalers, mais a annoncé l’an dernier un plan de 50 milliards de dollars pour étendre ses data centers au Texas et dans l’État de New York. Certains de ces sites, écrit la boîte, « rely on electricity generated by natural gas turbines on-site ».

Le gaz, ce truc que l’industrie pétrolière a rebaptisé « naturel » pour faire passer le méthane, pèse 40 % de la production électrique américaine. Le pays construit plus de capacités fossiles qu’il ne l’a fait depuis dix ans, et les turbines, justement, manquent. Les développeurs se rabattent sur des moteurs à gaz posés sur place pour éviter la file d’attente du raccordement. Production moins efficace, plus polluante. Une étude texane citée par The Verge chiffre le dégât : la demande électrique des data centers pourrait effacer des décennies de gains sur la qualité de l’air en cinq ans.

Le paragraphe suivant du S-1 vaut son pesant de charbon. Anthropic y liste le réchauffement climatique parmi les risques pour sa marge : températures en hausse, donc plus d’électricité et plus d’eau pour refroidir les serveurs, donc des coûts qui grimpent. La boîte qui installe des turbines à gaz prévient les investisseurs que le climat va lui coûter de l’argent. Elle ne relie pas les deux paragraphes.

Le voisinage, lui, a déjà relié. Des dizaines de projets de data centers ont été bloqués aux États-Unis par des habitants remontés, et Anthropic admet que la seule perspective de factures qui gonflent suffit à faire capoter un site. Les régulateurs peuvent imposer des « standby charges », ces frais de réseau payés par le développeur pour ne pas faire trinquer l’abonné du coin. Sans gaz sécurisé et sans gazoduc, le dossier évoque des projets retardés, voire abandonnés.

Reste l’argent, et là on change d’échelle. Anthropic s’est engagé sur 542 à 567 milliards de dollars de compute et d’infrastructure. Dont 417 milliards signés le 31 décembre 2025 avec divers fournisseurs, pour des contrats démarrant entre 2026 et 2027 et courant de un à vingt ans. Plus 125 à 150 milliards de capacité supplémentaire à partir de 2028. Le compute est devenu son premier poste de dépense : 5,6 milliards au deuxième trimestre 2026, pour 11,6 milliards de revenus sur la même période. Deux dollars encaissés par dollar dépensé, un ratio que la boîte dit vouloir améliorer.

Sauf que l’étage suivant coûte plus cher. Anthropic Direct, la stratégie de data centers en propre, passe par des partenaires qui achètent le terrain et le courant et louent la machine. Loyers : 125,2 milliards sur cinq ans, hors intérêts. Broadcom est le premier partenaire avec 42 milliards de financement potentiel, devant Google (20 milliards) et Amazon (15 milliards). Broadcom a pris 3 % en Bourse sur la nouvelle.

Et le cercle n’est pas près de se refermer. Amazon, Google et Microsoft sont fournisseurs de compute, concurrents, investisseurs et clients d’Anthropic. Quatre rôles qui se contredisent, surtout quand tes fournisseurs peuvent « prioriser leurs propres besoins » et « glaner des informations » sur ton fonctionnement. Ajoute SpaceX, qui fournit jusqu’à 120,5 milliards de compute d’ici 2029 sur des GPU Nvidia.

Je te racontais le 16 octobre qu’Anthropic planquait l’apocalypse et ajustait sa marge avant l’IPO. Le dépôt de lundi confirme la méthode : tout est là, écrit noir sur blanc, dans un document que la SEC impose et que les investisseurs liront en diagonale.

Parenthèse : les sept cofondateurs se partagent 200 milliards de dollars à parts quasi égales, selon les calculs de Fortune. Eux n’ont pas l’air de craindre la facture d’électricité.

Anthropic va donc lever des milliards pour louer des terrains, empiler des puces et faire tourner des turbines à gaz, tout en expliquant que la hausse des températures va lui coûter de l’argent. Le meilleur résumé de l’IA de 2026 tient en une ligne du S-1 : « This competition could drive up the price of natural gas. » La révolution, c’est de la thermodynamique avec un business plan.


Sources :

Categories

Comments are closed

Latest Comments

Aucun commentaire à afficher.