Lotte Underwood a 25 ans, un master en marketing et un intitulé de poste qui n’existait pas sur les offres quand elle a commencé ses études : « AI associate ». Depuis un an chez Fight or Flight, agence de relations presse londonienne, elle passe plus de temps à faire tourner de l’IA qu’à faire des RP. Son équipe a monté une trentaine d’agents : recherche sectorielle, reporting client, préparation d’interviews, aide aux briefs, génération d’images. Elle les gère, elle contrôle ce qui sort, elle refile le résultat à ceux qui parlent vraiment aux journalistes. « Une grosse partie du boulot, c’est d’être en réunion client pour comprendre ce que ces agents peuvent réellement apporter. »
Ce qu’elle n’a pas encore fait, c’est pitcher. « Il y a des choses que je n’ai pas encore eu l’occasion de faire, comme pitcher directement auprès des médias. J’ai bien l’intention de le faire. » Un an de boîte, et le geste central du métier reste devant elle.
Ce n’est pas une anecdote de parcours. C’est le sujet. Une génération de postes juniors se crée autour de l’IA, avec de vraies responsabilités, un vrai salaire et des missions utiles. Sauf que la raison d’être d’un premier emploi, apprendre le métier, a discrètement quitté la fiche de poste.
Sa deuxième mission, c’est de surveiller comment les clients ressortent dans les réponses de ChatGPT, Claude, Gemini et compagnie. Une part du métier de communicant consiste désormais à vérifier ce qu’un modèle raconte sur ta boîte à des gens qui ne verront jamais son site.
Dillan Patel, 24 ans, est arrivé en stage il y a dix-huit mois chez Stride, éditeur de logiciels d’ingénierie, avec un diplôme de gestion. On l’a mis sur un chatbot interne chargé de capturer le savoir d’un senior en partance pour la retraite. Il est aujourd’hui « AI automation analyst » : il développe d’autres agents pour les équipes et repère les tâches répétitives qui peuvent passer à la machine. « Mon rôle consiste à trouver des moyens concrets d’utiliser la technologie, l’automatisation, les données et l’IA pour améliorer notre façon de travailler. »
Ce que PwC trouve dans 2,4 millions d’offres
Le baromètre 2026 des métiers de l’IA de PwC a passé au crible 2,4 millions d’offres de premier échelon aux États-Unis. Les postes d’entrée que l’IA bouscule le plus sont aujourd’hui sept fois plus susceptibles d’exiger des compétences traditionnellement seniors : encadrement, décision stratégique, construction d’équipe. Ces postes ont crû de 35 % depuis 2019. Les autres postes d’entrée ont reculé de 10 %.
Ce qu’on demandait à un profil de cinq ans d’expérience atterrit sur un bureau de débutant, parce que la machine absorbe la partie mécanique du travail. Le hic, c’est que la partie mécanique était aussi la partie formative. Relire des dossiers, rater un pitch, se faire rembarrer par un client, c’est comme ça qu’on monte. Dans un papier récent sur le profil des emplois IA de la génération Z, je regardais qui décroche ces postes : trois quarts d’hommes, des journées jusqu’à 21 h 30. Le raccourci n’est pas offert à tout le monde.
Chez ArvatoConnect, centres d’appels externalisés, la promotion de diplômés est gelée cette année. La CEO Debra Maxwell compte la relancer l’an prochain avec des profils plus tournés vers l’IA, capables de challenger l’entreprise sur les endroits où la machine peut servir, plutôt que de remplir des tâches administratives. Le gel est temporaire. Il tombe sur l’année en cours, celle des diplômés 2026.
Cian Clinton, 23 ans, a rejoint le cabinet de conseil Valliance et fait tourner une dizaine d’agents par jour. « Je prends des responsabilités qu’il m’aurait fallu quatre ou cinq ans pour atteindre. » Il ajoute une phrase qui devrait inquiéter autant que réjouir : « L’IA tue l’approche pyramidale. La progression ne dépend plus de ton stock de connaissances, mais de ta pensée critique et de ta compréhension des process. »
La pyramide servait aussi de salle de classe
Cette pyramide dont Clinton célèbre la fin n’était pas qu’un organigramme de domination. C’était le dispositif de formation. Retire les tâches du bas et tu ne fabriques pas des seniors plus vite : tu fabriques des juniors avec un titre ronflant et un carnet d’adresses vide. Et personne, dans la boîte, n’a le temps de vérifier le jugement de celui qui vérifie les sorties des agents.
Tout le monde ne jette pas cet escalier. Simon Pratt, directeur des opérations de Portman Finance Group, défend l’inverse : son programme de deux ans fait tourner les diplômés sur quatre pôles de six mois, aux côtés des chargés d’affaires seniors. Produits financiers, rédaction des dossiers de crédit soumis aux prêteurs, relation client, puis gestion d’une opération de bout en bout. Chez lui, l’apprentissage du métier n’est pas un supplément au poste, c’est le poste.
Claire Reed, directrice technologie et innovation de PwC UK, pose la limite dans les deux sens. Il n’y aura plus aucun emploi de diplômé sans un socle de culture IA, dit-elle. Sa phrase suivante commence par « mais les compétences IA seules ne sont pas… » et s’arrête là dans la version que j’ai lue. Tu complètes tout seul.
Reste une hypothèse plus radicale, qui circule en parallèle. Dans une chronique Bloomberg Opinion reprise par CNA, Allison Schrager parie que l’IA ne va pas seulement déplacer les postes : elle va ramener le travail vers sa forme préindustrielle, petites structures, indépendants, autonomie retrouvée. Elle s’appuie sur les données de Bank of America de juin, où la génération Z dépasse toutes les autres en créations d’entreprise. Si elle a raison, le problème n’est pas que les juniors apprennent mal leur métier dans les grandes boîtes. C’est que la grande boîte comme école du métier s’en va.
Underwood, Patel et Clinton ont de la chance : ils ont un poste, un vrai, avec des responsabilités qu’on n’aurait jamais confiées à des débutants il y a cinq ans. Le job d’AI associate est un excellent premier emploi. Pour quelqu’un qui a déjà un métier.
Sources :
Comments are closed