Mardi, les Américains ont voté, et le carton n’est pas allé à ceux qu’on attendait. Pendant que la tech dissertait sur l’AGI et les campus de calcul, c’est le data center du coin qui a ramassé. Sur les bulletins locaux, les mesures hostiles aux centres de données sont passées en quasi-totalité. Pas un baromètre, pas une enquête commandée par un think tank : un résultat électoral, et l’industrie vient de se le prendre en pleine poire.
Le décor politique compte. Les démocrates ont pris la Chambre et le Sénat, et la vague a traversé des états traditionnellement rouges : première femme noire gouverneure élue en Géorgie, première femme amérindienne gouverneure au Nouveau-Mexique, un sénateur du Maine de trente ans cédant son siège, toujours selon The Verge. Dans ces campagnes, un thème est revenu en boucle : demander des comptes aux entreprises d’IA.
Je t’en parlais il y a deux jours, les permis locaux freinaient déjà les data centers et les marchés s’inquiétaient des midterms. On a maintenant les résultats, et c’est plus tranchant que ce que redoutaient les intéressés.
Deux décomptes circulent, avec des périmètres différents. The Verge avance 43 moratoires locaux sur 44 adoptés mardi. Fast Company, qui cite Forbes, parle de 41 initiatives réparties dans dix états, toutes sauf une en passe d’être adoptées. L’Ohio en concentrait 21 à lui seul, l’Illinois 7, le Maine 4, le Kansas 3, et six autres états une chacun. Les chiffres ne se recouvrent pas à l’unité, la direction est identique : voter contre un data center est devenu le rare sujet sur lequel la droite et la gauche du coin se retrouvent.
Le détail donne le ton. À Ashville, dans l’Ohio, plus de 80 % des votants rejettent un accord impliquant deux projets de data centers. À Emporia, au Kansas, on approuve une interdiction des centres à fort impact, quand Ottawa vote contre les installations qui avalent plus de 25 mégawatts. À Boulder City, dans le Nevada, le projet d’autorisation dans la zone d’Eldorado Valley est retoqué. Une seule exception dans le lot : Harwood, dans le Dakota du Nord, où les électeurs refusent une mesure qui aurait imposé un examen supplémentaire. Comprendre : là-bas, on voulait surtout qu’on arrête de leur demander leur avis.
Au Texas, l’état qui construit le plus vite, la gouverneure élue Gina Hinojosa a promis d’« instaurer un moratoire, une interdiction, sur toutes les autorisations de data centers tant que la législature n’aura pas voté des lois pour protéger les Texans ». Un sondage NBC News cité par The Verge donne 76 % d’opposants aux data centers dans leur propre communauté.
Face à ça, le silence. OpenAI et Anthropic n’ont pas répondu à The Verge. Le « votez rouge » d’Elon Musk sur X, lui qui avait mis près de 450 millions de dollars sur les campagnes républicaines, a disparu dès les résultats connus. Sam Altman a tout de même lâché que « les gens devraient toujours avoir le contrôle du futur », avant de passer le reste de la soirée à parler de RAM. Chacun sa priorité.
En coulisses, le Wall Street Journal croit savoir que les patrons phosphorent sur des contraintes de capacité de calcul, OpenAI en tête. Dina Powell McCormick, présidente des plateformes chez Meta, explique que beaucoup envisagent de construire leurs data centers à l’étranger. Et OpenAI, qui rebaptise ses centres de données en « compute campuses », espère visiblement qu’un mot neuf fera oublier la facture d’électricité.
L’offensive législative, elle, est déjà annoncée. Le représentant Ted Lieu, vice-président du caucus démocrate à la Chambre, a prévenu mercredi : « Nous tiendrons des auditions publiques sur l’IA. Nous voterons des lois, des garde-fous raisonnables. » Il évoque aussi des restrictions sur les nouvelles constructions. Dans sa newsletter Transformer, Shakeel Hashim estime que les chances d’une législation solide ont « grimpé d’un coup » : avec 54 sièges au Sénat (deux courses encore non dépouillées) et 56 en ligne de mire, il ne faudrait que quatre républicains pour casser une obstruction. Il parie sur un texte plus dur que le FRONTIER Act de Jay Obernolte et Lori Trahan, avec tests obligatoires et validation des modèles les plus puissants. Les tentatives de Trump et des républicains pour interdire aux états de légiférer sur l’IA sont, elles, probablement enterrées.
Reste la lecture que l’industrie veut imposer : un problème de communication. C’est l’argument que démonte The Algorithmic Bridge, et il tape juste. Ils ont beaucoup parlé et peu réparé. La réponse à l’électricien de 58 ans dont la facture grimpe ne peut pas être un futur au conditionnel (« on va guérir toutes les maladies ») ni un jargon de « capture du cône de lumière ». Quand tu promets de guérir le cancer un jour, tu ne réponds pas à la trentenaire licenciée hier pour « raisons de budget IA ». Le medium est le message, disait McLuhan, et le medium ici, c’est un bâtiment qui consomme de l’eau et de l’électricité et ne paie pas la note du quartier.
Une part des griefs est exagérée, l’article le reconnaît (le dossier de l’eau, notamment). Sauf que le type qui voit sa facture monter se contrefout de la précision du chiffre. Il regarde qui paie, et il constate que ce n’est pas celui qui construit.
Les marchés, eux, n’ont pas paniqué. Le S&P 500 a clôturé en hausse de 1,6 % mercredi. TSMC a d’abord perdu 1,5 %, SoftBank 3,2 %, avant que le KOSPI ne repasse dans le vert. Katie Barr, patronne de Glen Echo Group, refuse d’y voir un rejet massif de la tech : elle lit plutôt un vote sur le pouvoir d’achat, l’emploi, la sécurité et la possibilité de peser sur ce qui se passe chez soi. Ce n’est pas la fin de l’IA. C’est la fin de l’IA qui décide seule.
Rebaptiser un data center ne refroidit pas un transformateur, et le construire à l’étranger ne fait pas baisser la facture du voisin. Mardi, on n’a pas demandé à l’IA comment mieux se vendre. On a demandé qui paie. Tant que la réponse tient en un nom neuf sur une plaquette, la claque n’est pas près de s’arrêter.
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