Le Nasdaq a perdu 2,6 % sur une phrase de Jensen Huang

Le Nasdaq a perdu 2,6 % sur une phrase de Jensen Huang

Deux tiers des actions du S&P 500 ont monté, jeudi 22 octobre. L’indice, lui, a reculé de 1,2 %, à 7 663,43 points. Le Dow Jones a même fini dans le vert, à 52 867,98, pour onze malheureux points. Garde cette absurdité en tête, elle raconte tout : ce n’est pas un krach, c’est un accident industriel circonscrit à une seule industrie. Celle qui portait toute la Bourse sur ses épaules depuis deux ans. Et l’accident a un auteur présumé, qui n’a même pas eu besoin de mentir.

Il a suffi que Jensen Huang passe sur CNBC et lâche que le capital servant à financer le boom de l’IA devenait « rare », à cause de la hausse des taux et de l’empilement des engagements de dépense déjà pris. Le patron de Nvidia vend des puces. Le jour où il explique que la prochaine puce sera plus dure à payer que la précédente, tu comprends vite que la facture ne s’arrête pas au silicium.

Nvidia a perdu 4,4 %. Comme c’est la plus grosse capitalisation de Wall Street, son mouvement pèse plus lourd que n’importe quel autre dans le S&P 500, et c’est lui qui a tiré l’indice vers le bas, seul. Le Nasdaq Composite a dévissé de 2,6 %, à 26 008,86 points, sa pire séance depuis début juin. L’indice des semi-conducteurs de Philadelphie a plongé de 6,7 %, plus fort recul depuis le 23 juin. Il pointe désormais 26 % sous son record du 22 juin. Il reste quand même 51,5 % au-dessus de son niveau de janvier, pendant que le S&P engrangeait 11,9 % sur la même période. Voilà le vrai décor : on ne corrige pas une bulle, on rogne un gras.

Le crédit d’abord, les modèles ensuite

La mécanique est banale et c’est ce qui la rend flippante. Toute cette industrie construit des data centers à crédit pour acheter des puces à crédit, qu’elle loue ensuite. Quand l’argent devient cher, le multiple décroche avant même que le carnet de commandes bouge. CoreWeave, qui a emprunté pour acheter du Nvidia et le relouer au cloud, a perdu 10,1 %. Ce n’est pas un modèle qui a planté, c’est un crédit qui a renchéri.

Lam Research a publié un été au-dessus des attentes, en profit comme en chiffre d’affaires. L’action a lâché 11,8 %. Le point médian de sa prévision de résultat pour le trimestre en cours est passé juste sous le consensus, et surtout, le titre arrivait avec 52,4 % de hausse depuis janvier. Quand une action a pris la moitié de sa valeur en dix mois, un dépassement ne suffit plus. Intel, AMD, Sandisk et Marvell ont tous perdu plus de 8 %.

Meta a pris 7 % dans la figure. Les revenus sont au-dessus des attentes, le profit en dessous, et surtout la maison mère de Facebook et Instagram affiche son premier flux de trésorerie sortant en plus de dix ans. Le groupe a annoncé une nouvelle classe d’actions sans droit de vote, avec un split deux pour un, pour lever du fric sans lâcher le volant. Un dépôt réglementaire relayé par NBC News évoque par ailleurs 825 milliards de dollars de contrats supplémentaires liés à son infrastructure d’IA. Quand j’ai décortiqué les comptes de Meta, la Bourse applaudissait au nom de la croissance. Une séance plus tard, elle découvre le prix du crédit qui va avec.

Tesla a perdu 3,1 % en ayant pourtant dégagé un free cash flow positif inattendu et annoncé une coupe dans ses investissements 2026. Les investisseurs espéraient un signal d’expansion plus agressif, ils ont eu un signal de prudence, et ils n’ont pas aimé.

Pendant ce temps, le pétrole à 113 dollars

Le reste du monde n’a pas attendu les résultats trimestriels. Le Brent a bondi de 4 % à 113,17 dollars le baril, son plus haut depuis mai, et traînait encore autour de 113,70 vendredi matin. Le WTI est repassé au-dessus des 100 dollars. Le déclencheur, ce sont des informations du New York Times sur une opération militaire américano-israélienne en Iran préparée pour après les élections de mi-mandat du 3 novembre, avec des évacuations de personnels américains dans plusieurs pays de la région, et de nouvelles frappes des Houthis sur des cibles saoudiennes.

Le détail que personne n’avait mis dans son tableur, c’est la réponse iranienne. Téhéran promet des représailles en citant explicitement les data centers du Moyen-Orient et les câbles internet sous-marins comme cibles potentielles. Relis ça deux fois. L’infrastructure qui doit héberger la superintelligence est désormais un objectif militaire documenté, et la Bourse vient seulement de découvrir que la géographie n’était pas un paramètre neutre. Le fret suit le mouvement : plus de 37 dollars le baril pour acheminer du brut du Golfe vers l’Asie sur un gros tanker, cinq fois le niveau d’avant-guerre. Le TTF néerlandais passait les 90 euros le mégawattheure.

La Bourse de Paris a perdu 1,4 %, moins à cause des puces que de l’OAT : le dix ans français tourne autour de 5,07 %, contre 3,34 % pour le Bund, soit 173 points de base d’écart. Athènes ou Séoul n’ont pas le même problème, elles ont le même indice. Le Kospi a dévissé de 3,5 %, le Hang Seng de 3 %, le Nikkei de 2,7 %.

Le signal le plus intéressant de la séance est ailleurs. Le rendement du dix ans américain est tombé à 4,97 %, contre 5,13 % la veille et plus de 5,30 % plus tôt dans le mois, soit 16 points de base en une journée. Les taux baissent, et ce n’est pas parce que l’inflation recule. C’est parce que les gens achètent du papier d’État pour se mettre à l’abri. Les inscriptions au chômage ont reculé de 6 000 à 194 000, plus bas depuis juillet, l’économie tient, et pourtant le marché a couru vers le refuge. Le capital ne se raréfie pas, il se replie.

La seule ligne qui compte pour le 3 novembre

Cent onze sociétés du S&P 500 ont publié, 83 % battent le consensus selon LSEG. Procter & Gamble a pris 5,6 %, Lockheed Martin 7 %, Blackstone 8,4 %, Spotify 11,1 %, Union Pacific 3,6 %. Blackstone a même expliqué que l’élargissement des spreads sur la dette liée à l’IA représentait une opportunité. En clair, il y a un acheteur pour le désastre, à condition que le prix soit bon.

La semaine prochaine, Microsoft, Amazon et Alphabet publient, et la Fed décide le mercredi 28 octobre. Le marché price déjà une hausse de 25 points de base d’ici la fin de l’année. Si les trois hyperscalers confirment leurs budgets d’infrastructure tout en expliquant qu’il faudra emprunter plus cher pour les tenir, on saura si jeudi n’était qu’un hoquet ou le début du retour à la raison.

Il reste un chiffre que personne à la Maison-Blanche ne va aimer : le S&P 500 est encore tout près de son record du début du mois. Donald Trump cite volontiers la Bourse comme preuve de sa réussite économique, et une glissade prolongée d’ici au 3 novembre lui retirerait l’argument le plus simple de son répertoire. L’IA n’a pas besoin d’un modèle qui raisonne mieux. Elle a besoin que le crédit reste bon marché et que personne ne bombarde ses data centers. Aucun benchmark ne mesure ça.


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