SpaceX loue ses serveurs mieux qu’il ne vend des fusées

SpaceX a changé de métier sans prévenir personne. Au troisième trimestre, sa branche renommée « Super Intelligence » a rapporté 7,56 milliards de dollars. Starlink et le reste de la connectivité : 5,25 milliards. Pour la première fois, la société d’Elon Musk encaisse plus avec des serveurs qu’avec des satellites. Les lancements, eux, pèsent 1,77 milliard. Même pas un huitième du total.

Le basculement est documenté noir sur blanc : 14,58 milliards de revenus (+161 % sur un an), 4,4 milliards de bénéfice net, 2,79 milliards de résultat opérationnel, 35 cents par action. Les analystes attendaient 12,72 milliards de chiffre d’affaires et 1,57 milliard de bénéfice, d’après les données compilées par LSEG. Le titre a grimpé de 3 à 5 % après la clôture selon les relevés. Un trimestre propre, le deuxième depuis l’introduction en Bourse de juin.

Le nom, lui, vient de loin. Je te racontais il y a dix jours que Trump avait banni le mot « IA » par décret et que Musk rebaptisait déjà sa boîte SpaceXSI. C’est fait, y compris dans les tableaux financiers.

Ce que SpaceX vend quand il vend de l’IA, c’est de la puissance de calcul. Location de data centers à Anthropic, à Google, à Reflection AI, plus X pour l’interne. 1,7 gigawatt installé fin septembre, contre 813 millions de dollars de revenus IA un an plus tôt. Neuf fois plus en douze mois. Grok et l’outil de code Cursor existent dans le tableau, mais ils ne sont pas le moteur. Les modèles maison restent loin derrière OpenAI, Anthropic et Google à l’étalage. Ce n’est pas ça qui remplit le compte de résultats. Le moteur, c’est la baie de serveurs.

La branche IA dégage 431 millions de dollars de profit opérationnel. La connectivité en sort 2,37 milliards, le double d’un an plus tôt. SpaceX a changé de première source de revenus, pas de première source de marges. Les satellites paient les factures, les GPU font le chiffre.

Le rachat de Cursor pour 60 milliards explique en partie la mine grise du segment : 1,2 milliard de rémunération en actions, comptabilisé une fois, est venu plomber le résultat. Sans cette ligne, le tableau serait plus flatteur. Ça ne change pas la nature de l’affaire : ce que Musk a construit là, c’est un bailleur de serveurs pour ses propres rivaux, avec les marges d’un loueur de hangars.

Le chéquier est ouvert, la dette suit derrière

19,6 milliards de dollars de capex sur le trimestre, dont 16,4 milliards pour l’IA seule. Bret Johnsen, le directeur financier, annonce 35 à 40 milliards pour le seul quatrième trimestre, avec les nouvelles capacités qui arrivent en ligne.

Son argument pour dormir tranquille : « aux prix actuels, les nouveaux déploiements de calcul sont remboursés en moins d’un an ». C’est une prévision signée par le vendeur du service, pas un audit. Les chiffres de Visible Alpha repris par Fortune posent un autre décor : les investissements passeraient d’environ 70 milliards cette année à 197,4 milliards en 2028, et la dette de 50,7 milliards en 2025 à 350 milliards en 2029. Sept fois plus en quatre ans. Le nuage a un prix, il est déjà écrit dans les tableurs.

Musk, lui, a désigné le coupable. Pas les puces. « Les gens commencent à réaliser que la contrainte sur le déploiement de la superintelligence est davantage dans l’électricité, le refroidissement et l’infrastructure que dans les puces. » Il pose ses valises quatre jours par semaine à Memphis, Tennessee, sur le chantier de Colossus II, le deuxième data center du groupe.

Sa parade a le mérite de l’inattendu. Les fabricants de turbines manquent de pièces moulées : douze à dix-huit mois de délai pour obtenir les métaux nécessaires aux aubes et aux pales. SpaceX récupère donc ses capacités de fonderie du programme spatial et coule les pièces lui-même. Verdict de l’intéressé : « c’est un peu comme si les New York Yankees jouaient en Little League. Ce n’est pas juste, mais on déploie l’infrastructure plus vite que n’importe qui. »

Cinq cents milliards en 2027, et la calculette fume

La promesse du jour : un revenu récurrent annuel « entre 500 et 1 000 milliards de dollars » d’ici fin 2027. Mettons-la en face des chiffres du même communiqué. Le trimestre pèse 14,58 milliards, soit environ 58 milliards en rythme annuel. Johnsen prévoit 33 à 37 milliards pour le premier trimestre 2027. Pour atteindre le bas de la fourchette en trois trimestres, il faudrait multiplier le chiffre d’affaires par dix sans qu’aucune courbe ne s’aplatisse. Crois-y si tu veux, l’arithmétique ne bouge pas.

La demande, elle, est réelle. « On nous harcèle sans relâche, chaque hyperscaler et des dizaines de petites boîtes, pour louer plus de calcul. On pourrait louer notre capacité plusieurs fois si on disait oui à tout le monde. » La répartition visée tourne autour de 50/50 entre usage interne et location, avec une marge de bascule de 60/40. Un vrai neocloud, donc, avec un Musk dedans.

Starlink continue son bonhomme de chemin. 13,6 millions d’abonnés, au-dessus des 12,19 millions attendus. Plus de 3 800 avions équipés. Le revenu moyen par abonné remonte à 69 dollars, contre 66 trois mois plus tôt, après une glissade depuis les 99 dollars de 2023 à mesure que le service descend vers des marchés moins riches. La croissance se paie en marge unitaire, et personne n’a encore trouvé la formule magique pour les deux à la fois.

Dernier geste de la semaine : Musk promet une part de SpaceX à « chaque enfant d’Amérique » l’an prochain, premier volet d’une série. 72 millions de mineurs aux États-Unis, environ 10,5 milliards de dollars au total. Ses propres actions restent verrouillées jusqu’en 2027, comme prévu par l’accord signé avant l’IPO.

En novembre, Starship doit tenter de récupérer ses deux étages. Bel exercice de mécanique. Le fait marquant du trimestre est ailleurs, dans une entreprise spatiale qui gagne désormais sa vie en louant des serveurs à ses concurrents pendant que ses satellites lui sauvent la marge. La fusée est devenue une prise électrique avec une hélice au bout.


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