Un ex-Pegasus vend la souveraineté que l’Europe n’a pas

Il y a des CV qui ne se recyclent pas. Shalev Hulio essaie quand même. Le fondateur de NSO Group, la boîte derrière le logiciel espion Pegasus, veut se réinventer en champion de l’« IA souveraine » et de la sécurité nationale, et il explique aux gouvernements qu’ils devraient faire confiance à sa technologie plutôt qu’à l’IA américaine. Le Financial Times rapporte la démarche dans une brève dont le titre dit déjà l’essentiel : l’homme qui a vendu de l’espionnage d’État voudrait désormais vendre de la souveraineté. Et le plus fort, c’est que le marché est prêt à l’écouter.

Pegasus, pour situer : un logiciel vendu à des gouvernements et retrouvé sur des téléphones qui n’auraient jamais dû être touchés. Ce nom-là ne s’efface pas d’une plaquette commerciale. Il se déplace. Aujourd’hui il atterrit sur le mot le plus recherché du secteur, celui que plus personne ne sait définir et que tout le monde veut faire figurer en haut de sa page d’accueil.

Souverain, c’est-à-dire ?

Interroge les gens qui vendent de l’IA souveraine sur ce que ça veut dire, et tu obtiendras autant de définitions que de devis. La plus propre vient de Dario Maisto, analyste chez Forrester, cité par Maddyness : « La souveraineté, c’est être indépendant des juridictions et influences de gouvernements étrangers. Il ne faut pas qu’un gouvernement étranger ait le pouvoir ultime d’empêcher notre entreprise, notre organisation ou notre gouvernement d’accéder à certaines technologies, certaines données, certaines tâches ou certaines infrastructures. »

C’est une bonne définition. C’est aussi une définition qui, appliquée à la lettre, vide la moitié du catalogue mondial. Dans un rapport de juillet, Forrester enfonce le clou : la souveraineté totale reste hors de portée, y compris pour la Chine et les États-Unis. Ce que conseillent les analystes, c’est l’autonomie, c’est-à-dire la possibilité d’avoir des options et de changer de fournisseur sans tout casser. Nuance de taille : entre « je suis souverain » et « je peux me barrer si ça tourne mal », il y a un océan de marketing.

Le seul exemple concret, c’est celui qui a échappé à l’Europe

L’Europe n’a pas besoin d’imaginer le problème, elle l’a vécu. En juin, invoquant la sécurité nationale, Washington a contraint Anthropic à couper l’accès de tout ressortissant étranger à ses modèles les plus puissants. Claude, très utilisé sur le Vieux Continent, est devenu inaccessible du jour au lendemain. L’Union européenne a retrouvé la techno en septembre, après des mois de négociations. Voilà la souveraineté en pratique : pas un livre blanc, une décision administrative à Washington et un continent qui attend son tour.

Je l’écrivais il y a dix jours : la souveraineté IA de l’Europe a un fournisseur, et il est américain. L’épisode Claude ne contredit pas ce constat, il le grave dans le marbre.

Les chiffres derrière le mot

Le reste est une affaire de pourcentages, et ils piquent. La Chine contrôle environ 60 % de l’extraction des terres rares et 90 % de leur raffinage, selon l’Agence internationale de l’énergie. L’Union européenne produit moins de 10 % des semi-conducteurs mondiaux, et aucun des GPU les plus avancés, qui sortent de chez Nvidia, AMD ou TSMC. Seule carte sérieuse dans la manche européenne : ASML, le Néerlandais qui fabrique les machines à graver sans lesquelles personne ne fait de puce.

Côté infrastructure, l’Europe abrite environ 5 % de la capacité mondiale de data centers, quand les États-Unis en concentrent près de 75 % et la Chine 15 %, chiffres d’Andrea Renda, directeur de recherche au CEPS, cité par l’AFP. Et AWS, Microsoft Azure et Google Cloud se partagent à eux trois environ 70 % du marché du cloud européen. Pour les modèles, il reste Mistral, Black Forest et quelques autres, pendant que les versions les plus capées sortent de chez OpenAI, Anthropic, Meta, Google DeepMind et DeepSeek.

Sylvain Duranton, chez BCG, tranche sans détour : on ne construira pas une forteresse uniquement européenne. Sa formule finale mérite d’être encadrée : « C’est en créant des interdépendances qu’on crée de la puissance souveraine. » Venant d’un consultant, on peut hausser un sourcil. Venant de quelqu’un qui regarde les mêmes chiffres que tout le monde, c’est surtout lucide.

Et donc, on achète l’IA de qui ?

Retour à Hulio. Le FT n’en dit pas plus sur sa technologie, ses clients visés ou le montage juridique. Ce silence est déjà une information : dans ce marché, on vend d’abord un récit, et le récit tient en une phrase (« ne dépendez plus des Américains ») que n’importe qui peut prononcer, y compris ceux dont le métier historique consistait précisément à équiper des États en outils d’intrusion.

La brève ne tranche pas la seule question qui compte : souveraine pour qui ? Sous quelle juridiction tournerait ce modèle, avec quel accès aux données, et qui pourrait débrancher quoi en cas de crise ? Si la définition de Forrester est la bonne, un fournisseur non européen vendant à un gouvernement européen ne vend pas de la souveraineté, il vend de la dépendance avec un accent différent. C’est peut-être ça, la vraie innovation du moment : le mot « souverain » est devenu si flou qu’il permet de recycler n’importe quel passé commercial.

En juin, il a fallu une décision de Washington pour rappeler à l’Europe ce que le mot voulait dire. En octobre, il suffit d’un ancien patron de NSO pour lui rappeler que le mot est en vente libre.


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