Le patron de Nvidia a passé le début de semaine à faire le tour des capitales européennes. Paris mardi, Londres ensuite, Berlin en embuscade pour sa keynote GTC le 21 octobre. À chaque étape, le même refrain : l’Europe doit construire son IA souveraine, et Jensen Huang est là pour lui filer un coup de main. La souveraineté en question, elle, tourne sur des puces Nvidia. Coïncidence, forcément.
À Paris, Huang a annoncé des participations minoritaires dans quatre boîtes françaises : Doctolib, Genesis AI, Pigment et Entalpic. Le montant des tickets ? Silence radio, chez Nvidia comme chez les intéressés. Il a aussi rappelé le bilan : au moins 8 milliards de dollars investis en Europe l’an dernier, 2 milliards de plus prévus cette année. Le tout conclu par une rencontre avec Emmanuel Macron à l’Élysée sur l’écosystème IA français, l’open source et la sécurité. Le président a tweeté son enthousiasme, rappelant que Nvidia s’engage à soutenir « notre initiative franco-allemande pour développer la recherche ouverte en Europe ».
Doctolib, ou la souveraineté qui se paie en puces
Le morceau le plus intéressant de la tournée, c’est Doctolib.
La plateforme de prise de rendez-vous médicaux, valorisée 3,6 milliards d’euros lors de sa dernière levée, accueille Nvidia à son capital en actionnaire minoritaire. Sans siège au conseil. Son patron, Stanislas Niox-Château, explique que l’argent va accélérer les recrutements et le développement des modèles IA maison : un assistant santé personnel pour les patients, des assistants administratifs et cliniques pour les soignants.
La phrase qui dit tout : Doctolib va utiliser les puces, la capacité de calcul et les logiciels ouverts de Nvidia, tout en gardant la main sur ses modèles et les données de ses patients « plutôt que de dépendre de fournisseurs américains comme OpenAI ou Anthropic ».
Pour ne pas dépendre de deux boîtes américaines, on en a signé une troisième. Sauf que cette fois, c’est du matériel, pas un modèle. Nuance. Et le matériel en question, tu ne le clones pas dans un coin.
Reste le sujet qui gratte. Doctolib a lancé en août un programme de recherche qui exploite les données de ses 50 millions d’utilisateurs pour améliorer les parcours de soins. La Ligue des droits de l’Homme avait prévenu dès le 16 juillet : les données de santé « contenant des diagnostics, des traitements et des antécédents médicaux » portent « un risque significatif de stigmatisation, de discrimination et de profilage abusif ».
On ne parle pas d’un panier de courses. Cinquante millions de personnes, des dossiers médicaux, des diagnostics. Et un fabricant de puces qui débarque au capital.
À Londres, on paie la sécurité en calcul
Direction le Royaume-Uni, où Huang n’achète pas des parts : il distribue du temps de calcul. 250 millions de dollars de compute étalés sur cinq ans pour la recherche britannique sur la sécurité des agents IA. Bénéficiaires : BOLD à Oxford, SOFAIR à l’University College London et l’Imperial College London. Au programme, apprentissage ouvert, architectures open source et sécurité robotique. La ministre britannique de l’IA, Kanishka Narayan, a salué « un vote de confiance ».
Un vote de confiance signé par le même homme qui, dans le même voyage, répète à qui veut l’entendre qu’il ne faut surtout pas ralentir. Financer les labos de sécurité, combattre les appels au frein. Huang se dit « optimiste » sur les risques de l’IA. Il a en tout cas trouvé la position qui ne lui coûte rien.
Nvidia a aussi annoncé des tickets dans cinq jeunes pousses britanniques : Boltz, Foresight, Hiverge, Prima Mente et Riverlane. Elles s’ajoutent à la collection Basecamp Research, Ineffable Intelligence, Synthesia et Wayve, déjà dans le giron.
Et le discours mérite un détour : Huang pousse les modèles à poids ouverts comme le moyen pour l’Europe de combler son retard sur les États-Unis. Poids ouverts, puces fermées. Le logiciel appartient à tout le monde, le silicium reste à Santa Clara.
La pénétration, pas l’investissement
Le détail qui compte, ce n’est pas le montant des chèques. C’est le nombre d’endroits où Nvidia s’installe sans avoir l’air d’y toucher. Le Liverpool City Region bâtit son « City Brain » sur du Nvidia. Locai Labs sort un jeu d’un million de personas synthétiques censées représenter la diversité britannique. OneAdvanced déploie un LLM de triage pour le NHS. Revolut a son modèle de séquences bancaires, Lloyds son ATUM, Starling planche sur le sien, NatWest bosse sur la voix. Pas un rachat, pas de monopole épinglé. Juste un fournisseur qu’on retrouve à chaque étage de la pile.
On vous parlait la semaine dernière de l’Europe qui parie sa souveraineté IA sur une pétition et un million de signatures. La version Nvidia est plus simple : la souveraineté, c’est un mot, et en dessous il y a des cartes graphiques. Les Européens veulent leurs propres modèles et leurs propres données. Très bien. Ils les feront tourner sur du matériel conçu en Californie.
La prochaine fois qu’un politique prononcera « souveraineté » en parlant d’IA, jette un œil sous le capot. Il y a de bonnes chances que ce soit écrit Nvidia dessus.
Sources :
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