Dix millions de dollars pour 100 millions de mails de salariés. C’est l’offre que Google a déposée sur la table de la faillite de Spirit Airlines, d’après la newsletter AI Decoded de Fast Company. Dans le lot : 500 millions de messages Microsoft Teams, 30 millions de lignes de code source, les courbes de prix, les données d’exploitation des vols et les plannings d’équipage. Pas un avion, pas un hangar, pas une porte d’embarquement. La mémoire interne d’une compagnie qui ferme, et de quoi entraîner des modèles d’IA.
Le plus étrange, c’est que ça ne fait pas de bruit. Pendant que les data centers monopolisent le débat des élections de mi-mandat américaines, rappelle le même billet, la question de la donnée passe sous les radars. C’est pourtant là que se joue la suite.
Le web gratté ne suffit plus
Les premiers chatbots se sont gavés de pages web aspirées à la volée. Ça tenait debout tant qu’il s’agissait de répondre à des questions générales. Le jour où tu demandes à un agent de gérer une vraie tâche d’entreprise, il lui faut autre chose : comprendre comment une organisation fonctionne, comment les gens se parlent, comment un problème se règle.
D’où le marché du contenu sous licence, des posts Reddit aux archives de presse en passant par la recherche médicale. Une archive de faillite, cela dit, joue dans une autre catégorie. Elle ne t’apprend pas seulement ce qu’est l’aérien, elle t’apprend comment des humains travaillent. Un agent pourrait observer les étapes qu’a suivies un employé pour débloquer un dossier et les rejouer sur un problème sans rapport. Ce genre de savoir-faire ne traîne pas dans un forum.
Dix millions, une paille pour Google
« Je pense que tu vas voir ça de plus en plus, maintenant que les gens réalisent la valeur d’un jeu de données », lâche Alex Kimata, avocat spécialisé dans la vie privée chez Holland & Hart, cité par Fast Company. Dix millions, c’est gros pour une procédure collective et dérisoire pour Google, surtout si l’achat d’une archive entière revient moins cher que de licencier les mêmes informations morceau par morceau.
Le calcul est simple : une boîte qui dépose le bilan a besoin de cash, un laboratoire d’IA a besoin de matière première, et le tribunal sert de salle des ventes. Personne n’a eu besoin d’inventer un nouveau métier, il a suffi de brancher le catalogue sur les serveurs.
Les salariés de Spirit n’ont rien négocié
Ni Fast Company ni les extraits de la procédure cités ne disent ce que les employés de Spirit avaient signé en arrivant, ni ce qu’ils pensent de voir leurs échanges d’équipe finir dans un set d’entraînement. Cent millions de courriels écrits par des gens dont la plupart ne sauraient probablement pas dire où ils ont atterri. Dans une faillite, on discute des créanciers, des repreneurs, des liquidations. Les boîtes mail de ceux qui ont fait tourner la boutique changent de main sans que le sujet soit ouvert.
Et ce n’est pas un cas isolé : c’est un marché qui se structure, avec des vendeurs qui ne sont pas les auteurs du contenu et des acheteurs qui ne parlent qu’au liquidateur.
En face, Meta essaie de payer en réécrivant une clause
Pendant que Google sort la carte bleue, Meta tente le même coup avec un correcteur de texte. Le groupe a retouché ses conditions pour les comptes professionnels, applicables au 30 octobre. La première version autorisait Meta à utiliser « tout contenu » des sites associés à un compte pro pour « développer, rechercher » et « entraîner » ses produits. Tollé dans l’édition, retrait du mot « entraîner ».
Le reste n’a pas bougé, et c’est bien le problème. « Ça ne restreint en rien la formule “associated with your products or services”, qui permettrait à Meta d’aspirer des sites entiers », explique James Grimmelmann, professeur de droit du numérique à Cornell Law School, à Nieman Lab. Son confrère Matt Topic, avocat chez Loevy & Loevy, enfonce le clou : la version révisée permet toujours d’utiliser le contenu aspiré pour développer n’importe quel « business product », un terme qui n’a pas l’air défini, et « développer » est assez large pour inclure « entraîner ».
Côté Meta, le porte-parole Daniel Roberts répète que les propriétaires de contenu peuvent utiliser robots.txt pour signaler leurs préférences, que la mise à jour « ne concerne pas l’aspiration de sites d’actualité » et qu’elle ne donne aucun droit nouveau qui primerait sur ces préférences. Une réponse qui ne dit rien du mot « développer », justement.
Un géant met dix millions pour acheter une archive, l’autre essaie de l’obtenir en supprimant un verbe de ses CGU. Dans les deux cas, la facture arrive à ceux qui ont écrit les messages.
Sources :
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