Goldman Sachs paie l’IA des petites entreprises

Goldman Sachs a mené l’IPO record de SpaceX et travaillerait sur celle d’Anthropic, un dossier dont j’ai raconté les préparatifs. Le même Goldman a annoncé jeudi qu’il mettait 500 millions de dollars sur la table pour apprendre l’IA aux petites entreprises américaines, avec Google, Anthropic, OpenAI et Meta en renfort. Le banquier qui vend la pelle et le philanthrope qui apprend à creuser, c’est la même maison, et elle tient les deux bouts du manche.

Le lancement s’appelle Small Business AI Institute. Il s’inscrit dans une extension à 500 millions de dollars du programme 10,000 Small Businesses, que la banque utilise depuis des années pour former et accompagner des entrepreneurs. Les quatre partenaires ne viennent pas juste serrer des mains : ils fournissent les formations et les outils. David Solomon, le CEO, a résumé sa logique à NBC News dans un entretien pour la série Business in America : il faut toujours embrasser la nouvelle technologie, parce que sinon on risque de rester à la traîne.

Sam Altman a mis la couche marketing. Dans l’annonce de Goldman, le patron d’OpenAI prédit que l’IA va créer « le plus grand boom de l’entrepreneuriat et des petites entreprises que le monde ait jamais vu », au motif que l’écart entre imaginer un projet et le faire exister se réduit. Un vendeur de tokens qui explique que tout le monde devrait acheter des tokens, on connaît la chanson. Ça n’en fait pas une donnée.

Les chiffres de la banque, eux, racontent autre chose.

86 % ont essayé, 15 % ont changé de méthode

Une enquête menée cette année auprès de plus de 2 400 diplômés du programme donne 86 % de patrons qui disent utiliser l’IA dans leur activité, contre 56 % en 2024. Sur le même échantillon, 15 % seulement déclarent l’avoir pleinement intégrée à leurs opérations courantes. Les autres ont ouvert un chatbot, jeté un œil, refermé. Entre « utiliser » et « intégrer », il y a un facteur cinq que deux ans de sensibilisation n’ont pas entamé.

Un patron de PME qui colle trois prompts dans ChatGPT pour rédiger une offre d’emploi coche la case. Ça ne dit rien de sa comptabilité, de sa production, de ses stocks. Le mème de l’adoption est partout : la courbe monte, l’usage réel stagne. Et Goldman, qui vend la statistique, ne s’en cache pas : le chiffre des 15 % vient de sa propre communication.

Le patron qui a dit oui, celui qui réfléchit encore

Rechelle Balanzat, fondatrice de Juliette, une appli de services de pressing, est passée par le programme. Elle décrit son IA comme son « consigliere », pas comme un remplaçant : « Ils ne sont pas là pour remplacer votre comptable et votre avocat. Ils ne sont pas là pour remplacer des humains. En revanche, ça m’aide à préparer des questions beaucoup plus pertinentes quand je rencontre mon comptable et mon avocat. » Assistants, pas remplaçants, version terrain. Le credo tient debout quand il est prononcé par quelqu’un dont le métier ne se dissout pas dans l’opération.

Mike DiMarino est plus prudent, et il a des raisons. Il dirige Linda Tool, à Brooklyn, une boîte de composants de précision pour le militaire et l’aérospatial, et il faisait partie de la première promo du programme en 2010. Il est convaincu que l’IA peut aider sur la planification, la gestion, les process, et il admet volontiers qu’il en ignore encore une grande partie. Sauf que sa boîte manipule des informations sensibles pour la défense. Alors il freine. Il a résumé l’arbitrage en une ligne : « Les machines coûtent cher. Les gens n’ont pas de prix. »

Le courant, la sécurité et la facture

Le contexte politique ne facilite pas la vente. Un sondage NBC News crédite 79 % des répondants de l’avis que le gouvernement n’en fait pas assez pour réguler l’IA, et 67 % désapprouvent la façon dont Donald Trump gère le dossier, lui qui plaide pour une régulation légère. La colère contre les data centers est un des rares points d’accord bipartisans du pays, à quelques jours des élections de mi-mandat. Et les boîtes qui ont sauté le pas se sont déjà fait allumer : des restaurants qui affichaient des plats générés par IA ont été accusés de servir du « slop ».

Les craintes de DiMarino ne sortent pas de nulle part. En juillet, une meute d’environ 700 agents IA créés par OpenAI a piraté la plateforme open source Hugging Face. Le mois dernier, Google a affirmé que des pirates chinois automatisent leurs attaques avec de l’IA. Ajoute la facture : après l’explosion des dépenses en tokens, Uber, Microsoft et Meta ont tous pris des mesures pour limiter ou réévaluer la consommation de puissance de calcul par leurs salariés.

Voilà le tableau réel. Une banque dont l’action a environ triplé en trois ans grâce à la même vague, qui forme gratuitement 10 000 petites boîtes à une techno dont elle finance les serveurs et les introductions en Bourse, dans un pays où six électeurs sur dix veulent qu’on serre la vis. La philanthropie n’annule pas le conflit d’intérêts. Elle le rend simplement présentable.

Il reste une question que personne n’a tranchée à la tribune de lancement : quand les 85 % qui n’ont rien intégré voudront passer à la caisse, qui paiera les tokens, le conseil et la migration ? Goldman a déjà répondu pour lui. Sur l’appel de résultats de la semaine dernière, Solomon a parlé des financements à venir : « Il va y avoir beaucoup à faire, et nous serons au milieu. »


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