Cinq mille. Barclays a annoncé jeudi 22 octobre la suppression d’environ 5 000 postes, soit 5 % de ses 93 000 salariés dans le monde. Le même jour, la banque a publié 2,3 milliards de livres de bénéfice avant impôt pour le trimestre juillet-septembre, en hausse de 12 % sur un an, et annoncé 500 millions de livres supplémentaires pour ses actionnaires.
Le mot qui accompagne l’annonce, c’est IA. Anna Cross, la directrice financière, a expliqué aux journalistes que les coupes s’inscrivaient dans un plan d’économies de plus de 1,1 milliard de livres pour 2027. « Ces mesures impliquent une réduction d’environ 5 000 équivalents temps plein. Environ 60 % des mesures du groupe concernent les fonctions support, dont moins de développeurs, l’IA rendant nos équipes plus productives. » Un millier de personnes ont déjà pris la porte depuis le début de l’année, ont précisé les dirigeants.
Puis la question qui saute aux yeux : combien de ces 5 000 postes sont directement liés aux progrès de l’IA ? CS Venkatakrishnan, le directeur général, n’a pas sorti de chiffre. Il a parlé des « investissements lourds » de la banque dans la technologie et de la simplification de ses processus, qui « portent l’essentiel des gains d’efficacité constatés jusqu’ici ». Et il a ajouté, au sujet de l’IA : « Elle a un rôle important à jouer et pourrait avoir un rôle plus important à jouer à l’avenir. » Avant de la qualifier de « glaçage sur le gâteau » de la modernisation technologique de Barclays.
Le glaçage, donc. Pas le gâteau.
L’alibi qui ne coûte rien
Relis la séquence tranquillement. Une banque supprime 5 000 emplois, dont une bonne partie dans le support et chez les développeurs, et le communiqué de presse s’écrit tout seul : productivité, IA, efficacité. Le patron lui-même vient pourtant de dire que le gros du gain venait de la simplification des processus et des investissements techniques, et que l’IA, pour l’instant, c’est la déco. Deux versions du même plan, à dix minutes d’intervalle.
C’est ça, le génie de l’IA comme argument social : elle n’a pas besoin d’être la cause, il suffit qu’elle soit crédible. Personne ne peut auditer combien de postes un modèle a réellement remplacés, aucune administration ne demande le détail des calculs, et le mot fait bien sur le slide. Une réduction d’effectifs présentée comme un virage technologique, c’est une cure de maigreur rebaptisée stratégie. J’en parlais déjà à propos des gains de temps : ce que l’IA te fait gagner, quelqu’un d’autre le paie (le temps que l’IA te fait gagner, quelqu’un d’autre le paie). Chez Barclays, la facture est arrivée directement dans la boîte mail de 5 000 personnes.
Barclays n’ouvre pas la voie, il suit. Standard Chartered, autre banque basée au Royaume-Uni, a annoncé il y a quelques mois la suppression de plus de 7 000 postes en quatre ans en montant en puissance sur l’IA, soit environ 15 % de ses fonctions back-office d’ici 2030. Le même schéma, la même grammaire, et à chaque fois un mot différent pour dire la même chose : on réduit la voilure.
Le compte de résultats, lui, n’a pas besoin de glaçage
Sharon Graham, secrétaire générale du syndicat Unite, n’a pas cherché la nuance : « L’entreprise utilise l’IA comme excuse pour se débarrasser de sa main-d’œuvre fidèle et éprouvée. Les employeurs devraient se concentrer sur la montée en compétences de leurs salariés pour qu’ils restent employés quand la technologie change. À la place, Barclays est coupable d’une approche court-termiste et réflexe. »
Elle exagère ? Le calendrier financier plaide pour elle. Barclays a rendu 500 millions de livres de plus à ses investisseurs, ce qui porte à 2,8 milliards le total distribué depuis janvier en rachats d’actions et dividendes. Le Guardian parle d’une performance solide. Le Financial Times, lui, titre sur des profits trimestriels inférieurs aux attentes de la City. Les deux peuvent être vrais en même temps : on peut gagner 12 % de plus qu’il y a un an et décevoir des analystes qui espéraient davantage. Dans les deux cas, une banque qui dégage 2,3 milliards de bénéfices sur trois mois et qui explique à ses salariés que la productivité impose de couper dans les développeurs, il faut le dire vite.
Le reste du tableau est une histoire de calendrier. Le budget britannique tombe le 28 octobre, le gouvernement d’Andy Burnham cherche des recettes pour financer le soutien au coût de la vie, et une hausse de la taxe sur les banques est attendue. Le TUC, qui milite pour cette hausse, a sorti sa calculette : 200 milliards de livres de profits cumulés pour les quatre grandes banques britanniques depuis 2021. Paul Nowak, son secrétaire général, résume : « ils peuvent, et ils devraient, payer plus d’impôt. » Venkatakrishnan, lui, a assuré que la facture serait « supportable », tout en parlant de « proportion » et de « signal de marché ».
Un détail dans les chiffres rend la scène encore plus grinçante. Le revenu net d’intérêts de la banque de détail britannique grimpe de 6 %, à 2 milliards de livres, et ce montant s’explique en partie par des taux d’intérêt remontés sur des anticipations d’inflation nourries par la guerre en Iran. Une partie du magot vient donc d’un contexte géopolitique que Barclays n’a pas produit, et la productivité des équipes support sert à compenser ce que la banque veut rendre aux marchés.
La question que personne chez Barclays n’a tranchée jeudi reste simple. Si l’IA n’est que le glaçage, qui a décidé de couper 5 000 parts dans le gâteau ?
Sources :
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