Le temps que l’IA te fait gagner, quelqu’un d’autre le paie

À quelques jours d’intervalle, deux chiffres ont atterri dans ma pile de lecture et ils racontent la même histoire. Six heures par semaine et par salarié chez Indeed, à en croire Maggie Hulce, sa directrice des revenus. Et 39 % de dossiers en plus devant les tribunaux du travail d’Angleterre, d’Écosse et du pays de Galles en un an, hausse que le Guardian rattache en partie aux plaignants qui rédigent leurs recours avec ChatGPT. Les deux chiffres ne comptent pas les mêmes gens. Ils décrivent pourtant le même mécanisme : le temps que l’IA te fait gagner, quelqu’un le passe à le rattraper.

Le slop entre par la porte que l’IA devait ouvrir

Gaby Hinsliff, dans sa colonne du Guardian, part d’un détail qui sent le vécu : une boîte mail à 7 000 messages, et la théorie de Quentin Crisp sur le ménage (au bout de quatre ans, on ne voit plus la poussière). Le mail devait nous épargner des réunions et des heures debout devant la photocopieuse. On passe nos journées à supprimer des choses que personne ne nous aurait dites s’il avait fallu décrocher le téléphone. La facilité d’atteindre tout le monde a offert à tout le monde le droit de t’atteindre en retour.

Le gouvernement britannique a promis que l’IA transformerait l’État et ferait économiser des milliards. Pour l’instant, elle encrasse plutôt qu’elle ne fluidifie. Sam Freedman, ancien haut fonctionnaire, notait sur Substack la semaine dernière que les administrations du monde entier enregistrent des pics inhabituels de réclamations, de demandes et de réponses adressées aux organismes officiels depuis l’adoption de ChatGPT. Même topo dans les tribunaux : des justiciables sans avocat débarquent avec des argumentaires générés, citant des jurisprudences qui n’existent pas.

Personne n’a trouvé mieux que de faire relire par un humain. Parce qu’un type qui invoque un précédent inventé peut quand même avoir un vrai grief enfoui sous la syntaxe.

À Whitehall, les conseillers spéciaux racontent des ministères noyés sous les demandes d’accès aux documents administratifs générées à la chaîne, détournement d’un dispositif pensé pour donner du pouvoir aux citoyens. Les permanences parlementaires croulent sous les courriers produits par des IA, qu’il faut lire un par un au cas où un électeur y aurait glissé quelque chose de sérieux. La prochaine étape, ce sont les consultations publiques transformées en dépotoir à slop, inutilisables pour mesurer ce que le pays pense vraiment.

La ligne est mince entre faciliter l’accès d’un individu à un État lointain et le transformer en lance à incendie de bêtises machine. Le tuyau penche du mauvais côté.

Les deux camps ont sorti la même arme

Le privé n’est pas plus fin. Les employeurs qui filtraient les candidatures à l’IA récoltent ce qu’ils ont semé : les candidats automatisent leur camp en retour et arrosent large au lieu de viser les postes qui les intéressent. Résultat, plus personne ne distingue le grain de la botte de foin. C’est l’histoire du mec qui installe un portique de sécurité à l’entrée et qui découvre que tout le monde a acheté le même portique.

Les agents autonomes promettent d’accélérer la cadence. Hinsliff sort une comparaison qui fait mal : la voiture a réduit les temps de trajet par rapport au cheval, sauf aux heures de pointe. En 2018, la circulation de jour dans le centre de Londres tournait autour de 7 mph, soit la vitesse d’un poney au trot. Le raccourci cesse d’en être un dès que tout le monde l’emprunte.

Six heures, et puis quoi ?

Côté entreprises, Fortune raconte la suite du film, celui où l’on décide à qui profite le temps récupéré. Emma Burleigh rapporte les débats d’une table ronde à la conférence Most Powerful Women de Fortune, la semaine dernière. Athina Kanioura, patronne de PepsiCo Amérique latine et directrice stratégie du groupe, y a qualifié la course permanente au ROI de « mort par mille coupures », avec l’argument qu’exiger un business case pour chaque usage de l’IA revient à passer à la trappe ce qui se quantifie mal.

Amanda Poole, chez Bristol Myers Squibb, pose la vraie question, celle qui n’a pas encore de réponse : sur 20 % de productivité gagnée, quelle part la boîte reprend, quelle part elle rend aux salariés ? « On n’a pas résolu le problème, il y aura d’autres annonces. »

Chez Indeed, les six heures vont servir à faire plus de travail créatif, promet-on. Les ingénieurs y écrivent déjà 50 % de code en plus. On notera que c’est l’entreprise qui décide de la destination du temps libéré, et que ce temps ne réapparaît pas dans les compteurs comme du repos.

Il y a plus gênant. D’après les données 2026 de Quantum Workplace citées par Fortune, les salariés américains qui utilisent l’IA de façon intensive déclarent plus de burnout que les autres. Le même outil qui te fait gagner six heures te laisse sur le carreau avec le reste de la semaine.

Dropbox a trouvé la parade : exercices de mémoire, entraînement de l’attention, puzzles, séminaires « analogiques » sans écran et un spécialiste de la respiration pour les cadres. Leur DRH, Melanie Rosenwasser, cite les travaux d’Eric So, professeur au MIT : quand tu externalises ta réflexion, tu deviens moins intelligent en chemin. Une entreprise qui organise des ateliers de coloriage pour adultes afin de réparer les dégâts de son propre outil, avoue quand même quelque chose sur le business model.

La facture change juste d’adresse

Je disais déjà, à propos des pilotes, que les gains de l’IA restaient coincés au parking. On tient le complément : quand ils sortent du parking, ces gains vont se garer devant la porte de quelqu’un d’autre. Le fonctionnaire qui trie les recours absurdes, l’assistant parlementaire qui lit 300 lettres générées, le recruteur qui fouille dans un tas de candidatures toutes rédigées dans la même langue de bois.

Historiquement, on a toujours fini par bricoler des rustines : filtres anti-spam, péages urbains. On trouvera sans doute les frictions à réinjecter dans le système. Mais tant que ce bricolage n’est pas fait, la règle de trois tient : plus ne veut pas dire mieux, plus rapide ne veut pas dire plus pratique, et une heure économisée dans un service public a la fâcheuse manie de réapparaître dans un autre.

Hinsliff conclut en annonçant le Whac-A-Mole. J’ajoute une consigne pour les prochains comités de direction qui nous vendront des heures : demandez toujours à qui elles sont facturées.


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