Imagine un livre avec une couverture, une page de titre, et 10 000 noms d’auteurs. Rien d’autre. Pas une virgule de plus. C’est le dernier coup de gueule de la profession littéraire contre les entreprises d’IA qui se servent sans payer. Don’t Steal This Book – clin d’œil au pamphlet de l’anarchiste Abbie Hoffman – est distribué ce mardi au salon du livre de Londres, pile une semaine avant que le gouvernement britannique ne rende son verdict sur une réforme du copyright. Le timing est parfait, l’idée est brillante, et le message est clair : si vous nous pillez, on publie du vent.
Derrière ce geste symbolique, une liste d’auteurs qui ressemble à un who’s who de la littérature contemporaine : Kazuo Ishiguro, Philippa Gregory, Richard Osman, et environ 9 997 autres. La démarche est simple : au lieu de sortir un manifeste de 200 pages que personne ne lira, ils ont opté pour le silence comme arme de protestation massive. L’ironie est savoureuse : pour protester contre la génération de texte artificiel, ils produisent un livre qui ne contient aucun texte. La boucle est bouclée.
Mais au-delà du symbole, il y a une vraie bataille légale qui se joue. Le gouvernement britannique doit publier une évaluation sur le coût économique d’une réforme du droit d’auteur, et les auteurs veulent faire pression pour que les règles soient durcies. Actuellement, les entreprises d’IA comme OpenAI, Anthropic ou Meta se servent dans les bibliothèques numériques, les sites de torrent, et les bases de données d’œuvres protégées pour entraîner leurs modèles. Leur argument ? L’exception de fair use ou de l’utilisation équitable, qui autorise l’usage de contenus sans permission pour des fins de recherche ou de transformation. Sauf que la transformation, ici, c’est de générer du texte qui ressemble à celui des auteurs pillés, et la recherche, c’est une levée de fonds à 10 milliards. Belle nuance.
Les auteurs ne sont pas dupes. Ils savent que leurs livres sont digérés par des algorithmes pour produire du contenu qui, demain, pourrait les remplacer. Ou pire, les imiter sans leur verser un centime. La protestation n’est pas nouvelle – rappelle-toi les grèves des scénaristes hollywoodiens en 2023 – mais elle prend une forme inédite. Plutôt que de bloquer les serveurs ou de porter plainte (ce qu’ils font aussi, d’ailleurs), ils inondent le marché d’un objet littéraire qui, par son vide même, dit tout.
Et les entreprises d’IA dans tout ça ? Silence radio. Comme d’habitude. Elles préfèrent lancer des modèles toujours plus gros, publier des papiers sur la sécurité, ou tweeter des emojis, plutôt que d’affronter la question de fond : est-ce qu’on a le droit de se servir dans le travail des autres pour construire des machines qui, à terme, pourraient les mettre au chômage ? La réponse d’OpenAI, c’est une levée de fonds. Celle d’Anthropic, un essai sur les risques existentiels. Celle de Meta, une fausse promesse d’open source. Aucune ne propose de solution concrète pour rémunérer les créateurs.
Le livre vide, c’est donc un rappel à l’ordre. Une manière de dire : « Vous voulez du contenu ? En voilà. Maintenant, payez-le. » Et si le gouvernement britannique ne bouge pas, la prochaine étape pourrait être plus radicale. Imagine une grève générale des auteurs qui refusent de publier. Ou pire, qui publient uniquement des livres vides. Le marché littéraire deviendrait un désert, et les modèles d’IA n’auraient plus rien à avaler. C’est un scénario cauchemardesque pour tout le monde, mais c’est peut-être ce qu’il faudra pour faire bouger les lignes.
En attendant, Don’t Steal This Book est un geste fort, intelligent, et désespéré. Il montre que la créativité humaine peut encore innover, même dans la protestation. Et il rappelle une vérité simple : sans auteurs, pas de livres. Sans livres, pas d’IA littéraire. Alors, messieurs les CEO, à quand un vrai dialogue ? Ou préférez-vous continuer à vous engraisser sur le dos de ceux qui écrivent vraiment ?
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