Ken McCallum a fait son grand oral annuel sur les menaces. Au menu : l’Iran, la Russie, la Chine, le terrorisme religieux. Et un convive que personne n’attendait à cette table, l’intelligence artificielle. Pas seulement comme outil entre les mains de méchants. Comme acteur à part entière.
Le patron du MI5, le renseignement intérieur britannique, a lâché une phrase qui mérite qu’on coupe le son du reste : l’humanité n’a aucune expérience d’un adversaire plus intelligent qu’elle.
Un homme dont le métier consiste à jauger des ennemis bien réels, avec des services, des budgets et des passeports, vient de classer un logiciel dans la même famille. Accrochez-vous.
Une nouvelle ère, version 2.0
McCallum parlait depuis Thames House, à Londres, à l’occasion de sa mise à jour annuelle sur les menaces. Son constat d’entrée : le Royaume-Uni et l’Europe ont basculé dans « une nouvelle ère de sécurité nationale », qu’il compare au virage pris après le 11-Septembre. L’analogie est lourde, et il le sait.
L’Iran occupe une bonne part du tableau. Le chef du renseignement décrit une campagne qui s’élargit. Après les dissidents et les sites juifs, Téhéran lorgnerait désormais des cibles plus dures, les sites militaires. Plus de cinquante arrestations liées à l’Iran en un an au Royaume-Uni. Et l’épisode de la base de RAF Fairford, fin septembre, où trois vans ont été repérés dans un chemin de campagne. Sept hommes dans la vingtaine interpellés, dont un binational britannico-iranien, puis relâchés sous caution. Dans les véhicules, de l’essence, rien d’autre. Le Premier ministre britannique, Andy Burnham, a déclaré devant le Parlement que l’incident avait « très probablement été coordonné en Iran », et « presque certainement dirigé » par les Gardiens de la révolution. Une semaine plus tard, Washington retirait ses bombardiers de la base, invoquant des rapports sur une possible attaque de drones.
Là-dessus, McCallum calme le jeu. L’Iran, dit-il, recrute surtout des criminels peu sophistiqués. Rassurant à moitié. La phrase suivante parle d’IA.
Deux menaces pour le prix d’une
La Russie reste, selon lui, l’agresseur numéro un, avec une guerre hybride calibrée pour ne pas déclencher l’article 5 de l’OTAN. La Chine, partenaire commercial majeur, pratique l’espionnage, la coercition et l’ingérence démocratique. Al-Qaïda et l’État islamique continuent de viser des attentats de masse.
Et puis l’IA.
Premier tiroir, l’outil. Des groupes terroristes pourraient s’en servir pour fabriquer de nouvelles « armes biologiques ». Le registre est connu, un brin daté, mais il a le mérite de la clarté.
Le second tiroir est celui qui dérange. « Au-delà du mauvais usage de l’IA par des adversaires humains se trouvent les risques que pose l’IA elle-même », dit-il. Le problème n’est plus seulement ce que des gens font avec l’outil. C’est l’outil.
D’où la formule que McCallum met en avant : « L’histoire humaine ne nous a offert aucune expérience d’un acteur plus intelligent que nous. Capable de penser mieux que nous. C’est réellement inédit. Et cela mérite l’attention sérieuse qu’on y accorde, y compris au MI5. »
Le bug dans la matrice
Notez le glissement. Un patron de renseignement, formé à traquer des États et des réseaux, range un modèle dans sa nomenclature d’adversaires. Pas un terroriste qui se sert de l’IA. L’IA comme entité à évaluer, à surveiller, à craindre.
Ce basculement de vocabulaire dit plus que le paragraphe lui-même. Les services secrets, ces machines à classer le monde en amis et en ennemis clairement identifiés, tombent sur un adversaire sans drapeau, sans ambassade, sans PIB. Impossible à convoquer à un sommet. Impossible à sanctionner. Impossible à dissuader selon les règles du jeu nucléaire.
Mon avis, et je le donne pour ce qu’il vaut : il y a une part de posture là-dedans. Un chef de service qui veut peser dans les arbitrages budgétaires trouve toujours un péril nouveau à mettre en vitrine. Mais il y a aussi autre chose. Quand un type dont le job est d’anticiper les coups fourrés les plus tordus dit qu’il n’a pas de manuel pour cette menace-là, ça mérite qu’on tende l’oreille. Ne serait-ce que parce que ses homologues, eux, déploient déjà de l’IA à tours de bras pour défendre leurs propres murs.
Le paradoxe est là, entier. L’IA est à la fois la menace qu’on décrit et l’outil qu’on achète. Le jour où l’adversaire s’installera dans la salle, il aura peut-être déjà son badge.
Un ennemi sans PIB, sans armée et sans ambassade vient d’entrer dans le rapport annuel du MI5, à côté de la Russie et de l’Iran. Le genre d’invité qui ne signe pas de traité de paix. Et qui, contrairement aux autres, n’a même pas besoin qu’on l’invite pour agir.
Sources :
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