Leading the Future : cent millions au départ, vingt millions à l’arrivée

Il y a un an, ils débarquaient avec cent millions de dollars et une menace à peine voilée : on finance ta primaire, ou on finance celle de ton adversaire. Mercredi, Leading the Future a rangé son carnet de chèques avec un peu plus de vingt millions encore dessus, une collection d’élus réélus dans des circonscriptions sans suspense et, dans les rares courses qui bougeaient vraiment, une série de roustes.

Pour situer le bestiau : Leading the Future est le plus gros réseau de super PAC pro-IA des États-Unis, lancé en août 2025 avec un trésor de guerre d’environ 100 millions de dollars, alimenté par Andreessen Horowitz, le cofondateur de Palantir Joe Lonsdale et le président d’OpenAI Greg Brockman. Montage en « écosystème structuré » (leur formule) : des organisations 501(c)(4), des super PAC fédéraux et d’État, deux bras selon le parti. American Mission côté républicain, Think Big côté démocrate. La comparaison avec Fairshake, la machine pro-crypto qui avait écrasé les élections de 2024, est venue toute seule.

Sauf que la machine a calé.

Caroline du Sud, le pari qui résume tout

Le plus gros investissement du réseau dans une course serrée, c’est Darline Graham. Sénatrice sortante de Caroline du Sud, sœur du défunt Lindsey Graham, candidate à un mandat plein. Son adversaire démocrate Annie Andrews l’avait rebaptisée « Data Center Darline », ce qui donne une idée du programme. Deux PAC liés à l’IA, American Mission et Building the Future, ont mis 4,8 millions de dollars sur elle, dont plus de 2 millions via American Mission seul, selon les décomptes respectifs de TechCrunch et de Wired.

Résultat : 46,5 % des voix et une défaite, dans un État qui n’a pas envoyé un démocrate au Sénat depuis 1998.

Les autres paris risqués suivent le même chemin. En Caroline du Nord, Laurie Buckhout, colonel retraitée passée par le secrétariat à la Défense sur les questions cyber, perd face au démocrate Don Davis. En Montana, Aaron Flint, vétéran de combat devenu commentateur conservateur, concède face à Sam Forstag, pompier forestier démocrate soutenu par Alexandria Ocasio-Cortez. TechCrunch chiffre l’effort à plus de 500 000 dollars par candidat. Petite nuance de rigueur : au moment de la publication de Wired, l’Associated Press n’avait pas encore officiellement déclaré la course du Montana.

La seule vraie gagnante du lot, c’est Jared Moskowitz, représentant démocrate de Floride réélu avec 13 000 voix d’avance sur l’ancien maire de Boca Raton Scott Singer, financé par le bras démocrate Think Big.

Un siège. Pour vingt millions.

L’influence, pas la victoire

Le réseau a dépensé environ 26 millions de dollars en dépenses indépendantes pour les primaires (27,4 millions selon le décompte de TechCrunch, dont 8 millions rien que pour attaquer Alex Bores), puis environ 10 millions pour l’élection générale. Dans cette dernière séquence, l’argent est allé massivement à des sortants sans danger. Sacha Haworth, directrice exécutive du Tech Oversight Project, résume la manœuvre : c’était « un coup d’influence », une façon de « s’installer dans les petits papiers des nouveaux membres du Congrès ».

À quoi sert un bras de fer électoral quand on ne mise que sur des combats déjà gagnés ?

Charlie Blaettler, directeur politique de Guardrails Alliance (le camp d’en face), a sa théorie. « Ils ne veulent pas que leur argent devienne un sujet dans ces élections. » Il cite la primaire sénatoriale du Michigan, où l’AIPAC a lâché près de 30 millions pour Haley Stevens : « L’AIPAC est devenu l’histoire de cette course. » Et d’enfoncer le clou : « On sait que les gens détestent les milliardaires de l’IA. Ils détestent les gens qui dirigent ces boîtes. »

Guardrails Alliance assume d’ailleurs une stratégie inverse, sans détour : « Notre objectif, c’est de rendre l’argent de l’IA politiquement toxique. » Leurs pubs ne parlent pas de sécurité algorithmique, elles parlent de qui encaisse les chèques. Leur bilan du 3 novembre est correct : plus d’un million dépensé contre Jimmy Gomez (Californie) et contre Aaron Flint, tous les deux battus, et 300 000 dollars pour Angela Gonzales-Torres, qui a sorti Gomez.

Le camp d’en face n’a pas tout gagné non plus

Public First, le réseau adossé à Anthropic, a connu le même genre de soirée mitigée. Plusieurs républicains qu’il soutenait ont perdu, ses meilleurs résultats sont venus des démocrates, et il a mis 15 millions sur Alex Bores, l’ex-ingénieur de Palantir qui faisait campagne sur la sécurité de l’IA à New York. Bores a perdu sa primaire. Mais le type qui l’a battu, Micah Lasher, faisait campagne sur la responsabilité tech et la sécurité de l’IA.

Huit millions pour enterrer un candidat pro-régulation, et c’est un autre candidat pro-régulation qui récupère le siège. Si c’était un plan, il était mal ficelé.

Brad Carson, cofondateur de Public First Action, ne se prive pas de la conclusion inverse : les résultats sont selon lui « un coup dévastateur porté aux efforts de l’industrie de l’IA pour acheter un Congrès qui regarderait ailleurs ».

56 %, dernier des cinq

Sauf que le sondage sortie des urnes de NBC News et SSRS raconte une histoire moins manichéenne. 56 % des électeurs déclarent que l’IA et les data centers ont été un facteur décisif ou important dans leur vote. Dans le même sondage, ce thème arrive bon dernier des cinq sujets testés : la corruption gouvernementale à 90 %, le coût de la vie à 89 %, la guerre en Iran à 74 %, l’immigration à 73 %.

56 %, c’est à la fois une majorité et une dernière place. Chaque camp a donc pris la moitié du chiffre qui l’arrangeait.

Adam Kovacevich, patron du Chamber of Progress, a ainsi prévenu : « Ne confondons pas une vague anti-Trump avec un mandat anti-tech », en avançant que les candidats démocrates aux postes de gouverneur opposés aux moratoires sur les data centers ont gagné plus souvent que ceux qui les soutenaient. Alejandra Montoya-Boyer, de The Leadership Conference, répond que ces midterms sont « la première vraie élection de l’IA », avec selon elle trois électeurs sur quatre opposés aux data centers.

Un point de méthode avant de trancher : la causalité, ici, est introuvable. Le département d’État américain n’a pas publié de compteur de voix attribuables à un thème de campagne, et les deux camps théorisent sur le même sondage. Ce qui est établi, c’est que les paris risqués du camp pro-IA ont perdu et que les sièges achetés étaient déjà acquis.

Pendant ce temps, sur les bulletins

Le retour de bâton n’est peut-être pas passé par les super PAC. Selon le cabinet Redbud Consulting, 38 des 44 mesures locales visant à restreindre les data centers dans dix États ont été approuvées (le décompte de Nikkei Asia parle de 41 mesures, quasi toutes rejetées). Une seule mesure favorable à un projet est passée, et elle impose des études indépendantes et des auditions publiques.

Et Gina Hinojosa a pris le gouvernorat du Texas, l’État qui devait absorber plus de 41 % de la capacité de data centers ajoutée en 2028. Treize gigawatts exposés, selon Bloomberg. J’en parlais hier à propos des permis locaux qui freinent les data centers : ce n’est pas la campagne publicitaire la plus chère qui a fait basculer le dossier, c’est un bulletin de vote municipal.

Les marchés asiatiques ont d’ailleurs ouvert en baisse ce jeudi, valeurs tech sous pression au Japon, en Corée du Sud et à Taïwan, d’après Nikkei Asia. Dix jours après avoir écrit que les 137 millions de dollars de publicités politiques sur l’IA n’avaient produit aucun débat de fond, le verdict des urnes ressemble furieusement à celui des panneaux publicitaires : beaucoup de bruit, peu de conversion.

Les deux camps ont déjà annoncé qu’ils rempileraient pour 2028. Leading the Future veut toujours un cadre national unique qui coiffe les lois des États. Guardrails Alliance veut continuer à traquer les candidats financés par l’industrie. Un réseau qui laisse 20 millions sur la table et perd trois courses sur quatre dans les scrutins serrés, ça ne devrait pas rassurer les régulateurs. Ça devrait inquiéter les donateurs.


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