Les cols blancs désertent, le bullshit reste

Jacqueline Bowman, 30 ans, écrivaine californienne, vient de quitter son rêve pour une formation en plomberie. Parce qu’un client lui a expliqué, l’air de rien, que « c’était génial de ne plus avoir besoin d’écrivains ». C’est ça, le visage humain de la disruption annoncée par les tech bros depuis des années : pas des robots foudroyant des usines, mais des carrières qui s’évaporent dans le silence d’un changement d’algorithme.

Le grand remplacement a commencé, il est juste moins sexy que prévu.

Bowman, qui écrivait depuis ses 14 ans, s’est retrouvée à éditer du contenu généré par l’IA pour moitié moins cher, et avec deux fois plus de boulot. Résultat : elle a jeté l’éponge. Elle n’est pas seule. Une vague silencieuse de cols blancs – rédacteurs, marketeurs, designers, analystes – déserte les bureaux pour les ateliers, les chantiers, les métiers où les mains comptent encore plus que les prompts. Le Guardian raconte ces reconversions forcées, ces salaires divisés par deux, ces vocations abandonnées.

Pendant ce temps, à Silicon Valley, on continue de philosopher. Le Monde EN pointe du doigt l’incroyable dissonance : les mêmes qui prédisent « la fin du travail tel que nous le connaissons » sont incapables d’esquisser ce qui vient après. Sam Altman, Dario Amodei, et toute la clique des prophètes de l’apocalypse algorithmique passent leur temps à lever des milliards pour accélérer la machine, tout en publiant des essais de 20 000 mots sur les risques existentiels. C’est le dealer qui vend de la came en t’expliquant que la drogue, c’est mal.

La réalité, c’est Jacqueline. Pas les benchmarks.

Tandis que Google et OpenAI se battent à coups de graphiques sur des datasets obscurs, des milliers de Jacqueline voient leur vie professionnelle s’effriter. On leur propose de « polir » le vomi algorithmique pour une misère, avec la promesse que ce sera plus rapide. C’est l’inverse. Corriger les hallucinations d’un LLM, c’est comme essayer de faire tenir un château de cartes dans un ouragan. Ça prend un temps fou, c’est ingrat, et au bout du compte, tu te demandes pourquoi tu as fait des études pour ça.

Les gourous tech, eux, sont trop occupés à vendre leur vision du futur pour regarder le présent. Ils parlent de revenu universel, de sociétés post-travail, de paradis numériques. Mais dans l’immédiat, ils n’ont aucune putain d’idée de comment gérer la transition. La politique est un désert. Les formations sont dépassées avant d’être lancées. La protection sociale est une blague. On est dans le meilleur des mondes : une disruption sauvage, sans filet, avec pour seul guide des types qui n’ont jamais connu la précarité.

Le bullshit a de l’avenir, les emplois stables moins.

Ce qui est fascinant, c’est de voir à quel point le récit des « assistants, pas remplaçants » a volé en éclats. Bowman était censée être assistée par l’IA, pas remplacée puis rétrogradée en correctrice low-cost. La promesse était de libérer du temps pour la créativité, pas de tuer la créativité pour engraisser les actionnaires. Mais bon, quand tu télécharges des bibliothèques entières en torrent pour entraîner tes modèles, tu t’en fous un peu de la vocation des gens.

Alors oui, les Jacqueline se reforment. Elles deviennent plombières, électriciennes, paysagistes. Des métiers où l’IA, pour l’instant, ne peut pas venir te piquer ton marteau. C’est une forme de résistance silencieuse, pragmatique, désespérée. Pendant ce temps, à Mountain View ou San Francisco, on tweete sur la singularité. Deux mondes qui ne se parlent plus, séparés par un abîme de bullshit marketing.

La vraie question n’est pas « que va-t-on faire après la fin du travail ? », mais « qui va nettoyer les chiottes quand tous les écrivains seront partis ? ».


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