Les patrons de l’IA dictent les règles à l’ONU, l’Europe attend son tour

Le Conseil de sécurité de l’ONU a transformé sa salle en plateau télé cette semaine. Au menu : Sam Altman, Dario Amodei et un représentant de Hugging Face venus expliquer aux États ce qu’il faut faire de l’intelligence artificielle. Trois boîtes, deux américaines, une franco-américaine. Pas de quoi pavoiser côté Vieux Continent.

On en parlait déjà dans notre papier sur Altman et Amodei qui venaient prêcher la prudence à l’ONU, et la suite confirme le tableau : les patrons de l’IA ont demandé, noir sur blanc, une régulation mondiale. C’est beau. Ça ressemble à de la responsabilité. Ça ressemble surtout à un moyen de verrouiller le terrain avant que quelqu’un d’autre ne le fasse.

Le problème, ce n’est pas la demande, c’est la guest-list

Plusieurs États européens ont profité du débat pour défendre un contrôle public de ces technologies. Position entendable, presque courageuse, quand on voit l’appétit des géants pour l’autorégulation. Sauf que parmi les experts conviés à présenter leur analyse, il n’y avait aucune entreprise européenne capable de développer un modèle comparable, et aucune institution de l’Union. Zéro.

Ce qui revient à dire que l’Europe explique aux caméras ce qu’il faudrait faire, pendant que la tribune technique est occupée par ceux qui fabriquent les modèles. On appelle ça une conférence de consensus. Dans les faits, c’est une réunion de famille où tu as oublié d’inviter les cousins qui auraient pu te contredire.

Et ce n’est pas juste une question de place sur la photo. Quand un seul bloc produit, entraîne, héberge et vend la techno dont on écrit les règles, ce bloc a un avantage mécanique : il maîtrise le vocabulaire, les délais et les contraintes qu’il peut ensuite transformer en barrières pour les autres. Demander une régulation mondiale quand on est le plus gros, c’est parfois de l’altruisme. C’est souvent de la normalisation en costume.

Washington et Pékin traînent les pieds

On a gardé meilleur pour la fin. Cette régulation mondiale, tant réclamée, se heurte à deux murs : les États-Unis et la Chine, tous deux réticents à s’enfermer dans un cadre commun. Les mêmes Américains qui applaudissent leurs champions à la tribune ne semblent pas pressés de signer. Pékin, pas davantage.

Résultat : on assiste à un joli numéro d’équilibriste. Des boîtes privées supplient des États de les réguler, des États européens réclament un contrôle public sans avoir le siège au bout de la table, et les deux grandes puissances font la sourde oreille en attendant de voir qui, le premier, aura intérêt à changer d’avis.

En attendant un accord politique, les principaux acteurs américains avancent leurs pions de leur côté. Comme toujours. Les grandes déclarations d’intention, c’est pour la galerie onusienne. Le vrai texte, il s’écrit ailleurs, à Washington, à Pékin, dans les bureaux où personne ne filme.

Alors oui, voir les patrons de l’IA parler de risques devant le Conseil de sécurité, ça a de l’allure. Mais quand le prévenu choisit les juges, écrit le règlement et peut se payer les meilleurs avocats, faut pas s’étonner que le verdict ressemble à une autopromotion. L’Europe veut sa place à la table ? Encore faudrait-il qu’on lui réserve une chaise plutôt qu’un strapontin dans le couloir.


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