Pigment lève 250 millions et laisse ses agents écrire 85 % de ses formules

Deux cent cinquante millions de dollars. Une valorisation à 2,3 milliards. Et un chiffre glissé au milieu du communiqué qui vaut plus que les deux autres additionnés : 85 % des nouvelles métriques créées dans Pigment le sont désormais par un agent IA. Voilà ce que la boîte annonce en même temps que sa série E, ce 21 octobre. Le pognon, on sait à quoi il va servir. La vraie question, c’est ce que fabriquent ces agents et qui signe derrière.

Pigment, c’est une plateforme de planification d’entreprise. Traduction pour les humains qui ne parlent pas le jargon des directions financières : un tableur géant où les grands groupes construisent leurs prévisions, leurs budgets, leurs scénarios de merde. Créé en 2019 par Éléonore Crespo et Romain Niccoli, l’éditeur revendique Danone, Siemens, Vinci Airports, Europcar, Unilever et Snowflake parmi ses clients. Rien que du petit.

Le tour est mené par Scaleup Europe Fund, le véhicule géré par EQT, avec World Innovation Lab et les habitués de la maison : Greenoaks, ICONIQ, IVP, Meritech. Dans le lot, un nom qui fait lever un sourcil. NVIDIA a un investissement prévu. Prévu, pas réalisé, le montant n’est pas précisé. On appréciera la nuance : le fabricant de puces a tellement de cash à placer qu’il en met même dans les tableurs, tant que le tableur consomme du calcul.

Et justement, le calcul. C’est là que part l’argent. Pigment veut renforcer Graphite, son moteur propriétaire, en instance de brevet. La boîte revendique la capacité de brasser des centaines de milliards de points de données et de faire tourner des milliers d’agents et d’utilisateurs sur un même modèle gouverné. Quand un utilisateur change une hypothèse, la plateforme recalcule tout sans couper l’accès aux autres. C’est chiant, ça ne fait pas de belle démo, et c’est exactement le genre de détail qui fait la différence entre un outil qu’on garde et un qu’on jette au bout de six mois.

Maintenant, le chiffre de 85 %. Il faut le lire précisément, parce que le raccourci est tentant. Il ne dit pas que 85 % de la plateforme est fabriquée par des IA. Il dit que parmi les nouvelles métriques créées, 85 % sortent d’un agent. Le stock historique reste humain. Mais la dynamique, elle, est déjà ailleurs. La prochaine étape annoncée, c’est de faire prendre en charge par ces agents des enchaînements de tâches complets : construire une prévision, comprendre un écart, actualiser un plan. Bref, le sale boulot.

Ça devrait réjouir tout le monde. Sauf que. Une prévision, ce n’est pas un poème. C’est un chiffre qu’un directeur financier défend devant un conseil d’administration, qu’un contrôleur de gestion recoupe, qu’un auditeur épluche. Si l’agent a écrit la formule, si l’agent a choisi l’hypothèse, si l’agent a recalculé le scénario, il se passe quoi quand le résultat est faux ? Personne ne perd son poste, en tout cas pas l’agent. Comme je le disais dans un précédent papier sur le temps que l’IA te fait gagner, quelqu’un d’autre finit toujours par payer la facture. Ici, ce sera celui qui appose sa signature au bas du tableau.

Il y a aussi la question du prix. Pigment a dépassé les 100 millions de dollars de revenus annuels récurrents plus tôt cette année, un chiffre qu’il dit avoir doublé en douze mois. Mettez 2,3 milliards en face de ces 100 millions, et vous obtenez un multiple de l’ordre de 23 fois l’ARR. Sur un éditeur de logiciel d’entreprise qui pousse encore ses features, c’est cher. Pas absurde, mais cher. Et ce n’est pas le dernier tour, si l’on en croit le précédent de la maison : Dataiku a enchaîné D, E et F en trois ans, Contentsquare a rempilé après sa série E alors que ses revenus récurrents étaient déjà dans les centaines de millions. Lever encore après avoir franchi un cap, c’est devenu la norme du secteur, pas une exception.

Là où le dossier devient intéressant, c’est que Pigment ne se contente pas de vendre un tableur. Il vend le remplacement du tableur historique. L’Oréal a retenu la plateforme pour remplacer son outil de planification de la masse salariale, sur un périmètre de plus de 95 000 collaborateurs dans le monde. Un truc de cette taille, ça ne se migre pas en un week-end, et ça ne se plante pas non plus. Anthropic, ElevenLabs et Uber l’utilisent plutôt que de développer le leur en interne. Des boîtes qui savent coder ont décidé de ne pas le faire. C’est peut-être le compliment le plus solide du communiqué, et il n’est même pas en gras.

Reste que la concurrence ne dort pas. Anaplan pousse ses propres agents sur les fonctions de planification, Workday fait évoluer Adaptive Planning vers le langage naturel et l’exploration de scénarios assistée. Tout le monde a vu la même démo. La différence se fera au déploiement : brancher les systèmes existants, reprendre les vieux modèles, former les équipes, et surtout réduire réellement le temps passé à préparer les prévisions. Tant que personne ne mesure ça, les 85 % d’agents restent une statistique de plateforme, pas un résultat client.

Un dernier détail pour la route. Le communiqué dit que les fonds serviront à accélérer la présence de Pigment dans de nouvelles régions. La majorité de ses revenus se fait déjà en Amérique du Nord depuis 2024. Donc les 250 millions ne financent pas une conquête, ils financent une accélération de ce qui marche déjà. C’est la version propre de la croissance. La version sale, celle que personne n’écrit dans un PDF destiné aux investisseurs, c’est qu’à 23 fois l’ARR, il va falloir que les agents de Pigment produisent vite des métriques qui tiennent debout. Et que quelqu’un accepte de signer en bas.


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