Le pare-feu chinois ne voit pas passer l’indignation

Lundi, le Federal Register a publié une note que le Department of Homeland Security avait signée fin juillet. Contenu : les agences fédérales civiles américaines doivent retirer DeepSeek de leurs systèmes informatiques. Pas seulement l’application. Aussi tous les produits de tiers construits sur les modèles de la boîte chinoise. Et l’achat de nouveaux produits est bloqué, sauf dérogation demandée par l’agence concernée.

Mardi, Pékin est monté au créneau. Mao Ning, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, a promis que la Chine « défendra résolument les droits et intérêts légitimes des entreprises chinoises » et reproché aux États-Unis d’étirer à l’extrême le concept de sécurité nationale. Le ministère du Commerce a remis une couche le soir même : « fort mécontentement », « opposition ferme », et la promesse de prendre « toutes les mesures nécessaires ». Selon lui, Washington ignore le consensus arraché entre Xi Jinping et Donald Trump.

La notice, elle, ne mâche pas. Elle invoque « de multiples vecteurs de menace ». Le motif principal tient en une phrase : les serveurs de DeepSeek sont en Chine, et les autorités chinoises pourraient accéder aux infrastructures privées et aux données sensibles américaines. L’ordre prolonge une loi de décembre 2025 qui visait déjà DeepSeek dans les systèmes de renseignement.

Le problème de Pékin, c’est que l’argument tient debout. La loi chinoise sur le renseignement national de 2017 oblige entreprises et citoyens à soutenir le travail des services de renseignement. Et la comparaison des murs fait mal.

Le pare-feu d’en face est plus haut

ChatGPT, Claude et Gemini ne sont pas approuvés en Chine. Pas « déconseillés dans les administrations » : non approuvés. Depuis 2023, l’Administration du cyberespace examine les services d’IA avant leur mise sur le marché, et le passage en revue inclut la conformité aux lignes politiques. La règle vaut pour tout le territoire, pas pour les seuls organismes d’État. Ces derniers, comme les entreprises publiques, sont censés remplacer progressivement matériel et logiciels étrangers par des produits nationaux. Des restrictions sur l’iPhone pour les fonctionnaires ont circulé dans la presse.

La semaine dernière, Bloomberg rapportait que Pékin planche sur des contrôles à l’exportation portant sur 23 technologies liées à l’IA, dessins de puces et modèles avancés compris. Le même outil, retourné dans l’autre sens.

La colère est une posture, le signal est réel

L’indignation chinoise ne convaincra personne sur le fond. Elle sert à autre chose. Elle dit aux entreprises du pays que l’État ne les lâche pas. Elle vend aux pays du Sud l’image d’une Amérique décidée à confisquer l’IA. Et elle prépare le terrain pour des représailles que Pékin pourra présenter comme une simple réponse. Trois usages pour un communiqué, c’est bien joué.

Reste le dossier de fond, celui sur lequel les deux capitales s’accusent mutuellement de triche industrielle. Un rapport américain de septembre a mis en cause DeepSeek et cinq autres sociétés chinoises, dont Alibaba et Moonshot AI, pour extraction massive des capacités de modèles américains de pointe. OpenAI et Anthropic ont de leur côté rapporté des tentatives de distillation attribuées à DeepSeek. Pékin dément.

Et puis il y a le calendrier. Trump et Xi doivent se revoir à la mi-novembre, en marge du sommet de l’APEC à Shenzhen. L’IA sera à l’ordre du jour. Les deux hommes entretiennent une relation « chaleureuse et constructive », dixit un consultant de Washington cité par CNA, pendant que leurs administrations respectives rédigent des listes d’exclusion.

Le détail qui devrait gêner les deux camps

Les modèles de DeepSeek sont ouverts. Ils circulent librement, y compris aux États-Unis, et s’utilisent gratuitement. Une administration qui voulait bloquer l’API de DeepSeek a donc publié une note pour empêcher ses fonctionnaires d’utiliser le produit. Le texte anticipe un peu le contournement en visant aussi les produits de tiers bâtis sur ces modèles. Il n’empêche personne de télécharger les poids et de les faire tourner sur une machine locale.

C’est le paradoxe du moment. J’écrivais il y a quelques jours que la Chine ouvrait grand ses modèles et gardait la télécommande. Washington vient de découvrir que la télécommande ne sert à rien quand le modèle est déjà chez tout le monde, et a choisi de fermer la porte du hall.

Savoir qui, de Pékin ou de Washington, invoque la sécurité nationale de mauvaise foi n’a aucun intérêt : les deux le font, et aucun des deux ne s’en cache vraiment. Ce qui compte, c’est ce qu’il reste d’un contrôle quand le code est public. À Shenzhen, en novembre, ils parleront sûrement d’un système de notification des incidents. Personne n’aura réglé le problème du fichier qui traîne sur un disque dur.


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