Mardi soir, Anthony Albanese a sorti la voix qui tremble et le discours qui serre la gorge pour supplier l’opposition de voter son texte. Le lendemain, la Chambre des représentants australienne a adopté le projet de loi sur le devoir de diligence numérique. Dedans, un ajout passé presque inaperçu : les plateformes devront bannir tout ce qui laisse un chatbot simuler l’intimité émotionnelle avec un gamin. Et un trou de la taille du Sénat, dans lequel le texte repart dare-dare : côté public, personne n’est chargé de recevoir la plainte.
Le dispositif impose de nouvelles normes de sécurité en ligne aux réseaux sociaux, aux jeux, aux applis et aux chatbots. Une obligation chapeau pèse sur les plateformes, sommées d’offrir « un environnement en ligne sûr à tous les Australiens », et le texte remplace une pile de codes et de standards existants par ce devoir de diligence. Les réseaux devront aussi proposer un bouton pour couper l’algorithme et les contenus suggérés. La ministre des Communications, Anika Wells, a cité les contenus qui tomberaient dans le filet : misogynie, terrorisme, suicide, automutilation, troubles alimentaires.
L’amendement qui nous intéresse vient de la députée indépendante Kate Chaney, et le gouvernement l’a accepté. Il ajoute à la liste des préjudices « tout matériel ou comportement qui simule l’intimité émotionnelle et encourage ou entretient la dépendance d’un enfant à son égard en lieu et place des relations humaines ». Le chatbot qui devient le confident, le doudou, le meilleur pote d’un môme, c’est terminé. Un second amendement Chaney impose que le coupe-algorithme soit « accessible, facile à utiliser » et « bien visible », histoire d’éviter le bouton planqué en bas d’une page de réglages.
Albanese a mis les deux mains dans le cambouis émotionnel : « les histoires qu’on entend, de gens qui désignent un chatbot, une non-personne, comme leur meilleur ami, devraient être un signal d’alarme pour chaque membre de ce parlement ». On notera l’ironie involontaire du calendrier : c’est un Premier ministre qui parle de non-personnes qui vient de faire inscrire dans la loi le fait qu’un logiciel peut devenir la personne la plus importante dans la vie d’un gamin.
Le reste, c’est de la bagarre de couloir classique. La Coalition a voté contre à la Chambre, avec One Nation. Ses adversaires parlent d’un système « orwellien » de « censure » et accusent Labor de vouloir orienter les conversations en ligne, ce que Wells dément sèchement : « s’ils s’en soucient vraiment, le test est simple, ils devraient apporter un amendement, pas un slogan pour tuer le texte ». Au Sénat, les Verts soutiennent le principe mais veulent du dur : droit d’attaquer une plateforme en justice, amendes plus salées, et surtout un recours externe. Leur enquête rend ses conclusions fin novembre. Le gouvernement vise un vote final avant la fin 2026, la trajectoire dans la chambre haute reste floue.
Le guichet qui manque
Parce que le vrai sujet n’est pas le chatbot. C’est ce qui se passe quand ça part en vrille. L’indépendante Sophie Scamps a proposé d’élargir le mandat du médiateur des télécoms aux grandes plateformes. Labor n’a pas retenu l’amendement à la Chambre, et Wells s’est bien gardée de soutenir l’idée. Les Verts comptent la ressortir en négociation sénatoriale.
Cynthia Gebert, qui dirige ce médiateur, ne cache pas que son bureau serait bien placé : « il y a de vraies forces dans le devoir de diligence, parce qu’il met la responsabilité sur les plateformes pour rendre les choses sûres. Mais le point à renforcer, c’est de donner aux gens un endroit où aller s’ils n’arrivent pas à faire résoudre leur plainte par la plateforme. » Et elle décrit exactement le mur devant lequel tu t’es déjà cassé les dents : « ça risque de laisser les Australiens là où ils sont aujourd’hui, avec des réponses automatiques ou des procédures d’escalade qui ne mènent nulle part. »
Son exemple vaut son pesant de formulaires : le médiateur peut t’aider sur ton compte Telstra, pas sur ton compte Gmail. Son financement, lui, vient des industries qu’il régule, et elle suggère que l’élargissement soit payé par les géants du numérique. Une taxe sur ceux qui causent le problème pour financer ceux qui le traitent, l’idée est propre. Reste à la voter, et pour l’instant personne ne l’a fait.
Les États-Unis, eux, comptent les mois
Le contraste avec Washington fait mal. Ronald Washburn, qui enseigne le droit de l’IA à Bryant University, résume le problème américain sans détour : le droit devrait être « exceptionnellement élastique » pour suivre le rythme, et il ne l’est pas. Sa phrase la plus honnête : « on pourrait voter des lois demain, elles pourraient être complètement inutiles dans six mois. »
Le Congrès avance par à-coups, avec des textes qui trahissent une méconnaissance du sujet, quand ce n’est pas de la posture électorale. La régulation réelle vient des États : l’Illinois et le Nevada ont interdit l’IA en santé mentale, l’Utah a limité les chatbots de thérapie. Je te parlais hier de cette thérapie par IA dont l’interdit existe mais dont le mode d’emploi manque. Le même angle mort revient : qui est responsable quand la conversation déraille ? Aucune loi fédérale ne tranche la question de la responsabilité, et ça n’a pas l’air de presser grand monde.
Un détail dans le raisonnement de Washburn mérite d’être posé tel quel : la frilosité américaine vient de la peur que les boîtes d’IA se cassent ailleurs s’il y a trop de règles. On l’a beaucoup entendu, cet argument. Il suppose que les entreprises choisissent leur pays d’implantation en fonction du code pénal plutôt que du capital-risque et des data centers. On rigole doucement.
L’Australie, elle, aura inscrit l’intimité artificielle dans la loi avant d’inscrire quelqu’un au bout du fil pour s’en plaindre. Le Sénat a quelques semaines pour décider si un chatbot qui répond « je comprends ta douleur » et une plateforme qui répond « votre demande a bien été enregistrée » constituent deux versions du même abandon.
Sources :
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