Le job IA de la Gen Z : trois quarts d’hommes et des journées jusqu’à 21 h 30

Le problème que l’IA devait nous poser n’est pas celui qu’on a eu. C’est le Financial Times qui le formule le plus sèchement, et il tape juste sur le diagnostic : les licenciements restent bas au regard des standards historiques. Sauf que la phrase suivante du même article douche un peu l’optimisme, les jeunes ont quand même besoin d’aide pour trouver un point d’ancrage sur le marché du travail.

Voilà le vrai tableau. Pas d’apocalypse de l’emploi, mais un accès qui se grippe pour ceux qui entrent. Et pour ceux qui entrent dans l’IA précisément, la douille est ailleurs.

Les chiffres du recrutement donnent le vertige. Selon le Daily Mail, les investisseurs ont mis plus de 432,8 milliards de livres (580 milliards de dollars) dans le secteur sur la dernière année. Le même article rapporte que le personnel londonien d’OpenAI a touché en moyenne 2 318 181 livres (3 106 107 dollars) l’an dernier, de quoi mettre ces gens sur le même palier qu’un joueur de Premier League. Forcément, ça attire.

Sauf que la file d’attente ressemble à un club de rugby. Une étude LinkedIn citée par le tabloïd britannique établit que la génération Z représente deux tiers des nouvelles embauches sur les postes d’« AI Engineer » aux États-Unis, que seulement un quart des nouveaux postes IA sont allés à des femmes, et que les hommes pèsent environ les trois quarts de tous les ingénieurs IA. Jeune, diplômé, masculin : le portrait type du winner.

Et le winner ne rigole pas tous les jours.

James He, 25 ans, a fondé Artificial Societies en 2024. La boîte modélise des sociétés humaines pour que des décideurs simulent des groupes de discussion et des sondages. Elle est passée de quatre salariés « qui ne gagnaient rien » à une équipe de douze qui fait « quelques millions de dollars par an ». Le rythme, il le résume par une image qui ne donne pas envie : « C’est comme si tu tombais de 3 000 mètres et que tu essayais d’assembler un avion pendant la chute. » Ses journées, dit-il, sont remplies de « mails sur des réunions et de réunions sur des mails ».

Le salaire du fondateur, parlons-en. He s’est versé 50 000 livres (environ 66 994 dollars) les premières années, avant que son conseil ne le passe à 80 000 livres (107 191 dollars). Pendant que ses offres d’emploi affichent jusqu’à 180 000 livres (241 180 dollars). Son explication tient debout : un fondateur n’a aucun intérêt à partir, ses meilleurs chercheurs, si. Et il balance la phrase qui remet les pendules à l’heure : « Ce n’est pas glamour. » Quiconque se lance là-dedans pour le prestige, ajoute-t-il, « sera dévoré par le capital ».

À 26 ans, Saarnas Mehan a cofondé Jack & Jill, une boîte de recrutement IA, en mars 2025 avec Matt Wilson. Deux agents, Jack côté candidat, Jill côté entreprise, et une série A de 29,85 millions de livres (40 millions de dollars). Son bureau ne ressemble à rien de connu. On y parle beaucoup à voix basse, on dicte aux modèles de reconnaissance vocale, et presque toutes les conversations sont enregistrées. Deux collègues discutent, l’échange part en direct dans la machine, et des agents commencent à monter des prototypes et des maquettes pendant que la phrase se termine.

Le prix de ce manège, c’est le temps. Mehan attaque à 8 heures, sa dernière réunion programmée tombe à 21 h 30, et il reste souvent plus tard. Le reste de la journée, il pilote des essaims de bots qui font les slides et écrivent le code. Les outils n’ont pas réduit la charge, ils l’ont déplacée : tu passes de coder à surveiller ceux qui codent, et tu ne peux plus te permettre de ralentir.

Alors, qui gagne dans l’histoire ? Les mômes qui ont décroché le job IA découvrent une version premium du stage de consultant : horaires extensibles, pression maximale, et un salaire de fondateur qui ressemble parfois à celui d’un junior ailleurs. Ceux qui n’ont pas la porte d’entrée regardent le train passer. Le FT parle d’un coup de pouce nécessaire pour trouver un point d’ancrage, et le mot « pouce » est généreux.

L’IA n’a pas créé le chômage de masse qu’on redoutait. Elle a fabriqué un marché du travail à deux vitesses à l’intérieur même de son secteur : une minorité qui brûle la chandelle par les deux bouts pour un titre ronflant, et une majorité à qui personne n’ouvre. Le problème qu’on a n’est pas plus rassurant que celui qu’on craignait. Il est juste plus discret, et il porte un hoodie.


Sources :

Categories

Comments are closed

Latest Comments

Aucun commentaire à afficher.