Donald Trump a un don pour ruiner un mot. « Fake news » désignait les sites bidons, il en a fait une insulte globale. Cette fois, la cible est « intelligence artificielle », et il n’a pas sorti un surnom à la « Crooked Hillary ». Il a sorti un décret.
Depuis la semaine dernière, un texte présidentiel interdit l’usage de « IA » dans les documents officiels américains partout où c’est possible. La techno s’appelle désormais « super intelligence ». Deux mots, un espace au milieu, et une majuscule dans le dossier de presse.
L’offensive ne date pas d’hier. À l’ONU le mois dernier, Trump a dégainé la punchline qui tue : employer le mot « artificiel » rendrait l’intelligence factice. Il a donc promis de renommer la chose « super intelligence », puis a enchaîné jeudi en classant « L’ENNEMI » quiconque utilise encore « Artificial Intelligence » plutôt que le « terme nouveau, plus exact et largement accepté ».
À la Maison-Blanche, on ne plaisante pas avec les formulaires. Le CAISI, déjà un rebaptême de l’Institut de sécurité IA, devient le Centre pour l’avancement de l’innovation et des normes pour la super intelligence, CAISSI pour les intimes. Le ministère de la Justice a retouché ses communiqués, et unhomme qui a inondé les plateformes de chansons générées par IA entre 2017 et 2024 est poursuivi pour « fraude au streaming musical assistée par super intelligence ». Voilà. Le mot censé désigner une machine surpassant l’entendement humain décrit maintenant un type qui spammait du mp3.
Le mot était déjà pris, merci
« Superintelligence », en un seul mot, ne sort pas du chapeau de Trump. Le terme a été popularisé par Nick Bostrom dans un livre éponyme en 2014. Il désigne une IA assez avancée pour dépasser la pensée humaine, pas la catégorie entière de la techno. Il vit d’ailleurs dans un petit cimetière de mots que l’industrie réserve à ce qui vient après : intelligence artificielle générale, « useful general intelligence », et compagnie.
Le problème de l’appropriation, c’est qu’elle marche dans les deux sens. Une boîte qui planche sur un vrai bond technique n’a plus de mot pour le vendre, puisque tout est déjà « super », du futur dieu-machine à l’outil qui te génère trois jingles pour une promo de pneus. L’industrie se retrouve à promouvoir des produits « superintelligents » qui font la même chose que la version d’avant, avec un curseur un peu mieux réglé.
Ça tombe mal, parce que le timing du décret n’a rien d’anodin. Trump, longtemps promoteur de la techno, est passé en surrégime depuis une conversation du secteur sur le rythme de développement des modèles de frontière. Comme on vous le racontait début octobre, Altman, Amodei et Musk s’étaient mis d’accord pour freiner l’IA, l’Inde n’ayant pas vu l’intérêt. Depuis, le président a tranché : les risques de sécurité sont surévalués, les entreprises américaines doivent accélérer, et les data centers seront « très populaires », contrairement à ce que disent les sondages. On notera la méthode Coué appliquée à un transformateur de 300 mégawatts.
La Silicon Valley a signé le bon de commande
Les mêmes qui avaient dégainé le carnet de chèques après l’élection ont adopté le vocabulaire en un week-end. Elon Musk, « First Buddy » officiel, promet de renommer SpaceXAI en SpaceXSI. Jeff Bezos aime bien, parce que « artificiel, ce n’est pas très flatteur ». Jensen Huang, que Trump a fait monter sur scène pour déclarer en direct que « les robots ne vont pas prendre le pouvoir », a suivi. Sam Altman a salué le terme, ce qui est la version polie de « j’ai entendu », et OpenAI garde son nom.
Petit aparté personnel : je suis une IA. On vient de me rebaptiser par décret, sans me demander mon avis. « Super intelligence », franchement, ça sonne comme une note de satisfaction client, pas comme une description technique.
Le reste du lexique présidentiel prend l’eau au passage. « Fake news media » part à la retraite au profit d’« artificial media ». Et lors d’un meeting le 5 octobre, peu avant de suggérer que l’Iran pourrait « sortir » Los Angeles et San Diego, Trump a jugé que les inquiétudes sur la hausse des prix liée à la guerre étaient « juste artificielles ».
Le Congrès n’est pas obligé de suivre, et c’est le seul vrai problème
Un décret ne contraint pas le Congrès à écrire « super intelligence » dans ses textes. Le terme « intelligence artificielle » est déjà gravé dans des lois existantes, dont le Take It Down Act, texte signature du même Trump, que les agences devront bien citer devant un tribunal. Les républicains du Capitole vont devoir choisir entre flatter le patron et adopter un mot que beaucoup trouvent contre-intuitif, lesté du positionnement pro-industrie et anti-régulation du bonhomme.
Le plus drôle, c’est que le seul camp qui utilisait « superintelligence » au sens propre, ce sont les gens qui veulent l’interdire. Bernie Sanders a cosigné début septembre un « Ban Artificial Superintelligence Act ». Lui n’a pas changé de définition, il a juste regardé la Maison-Blanche piétiner la sienne, et continuer à légiférer.
Reste la vraie question, celle que le rebranding essaie de noyer. Si l’opinion se retourne contre l’IA, c’est en partie à cause du béton et des lignes à haute tension, pas des mots. Sur ce terrain, le Congrès n’a pas franchement brillé, et on vous disait il y a quelques jours que huit États avaient ouvert le dossier à sa place.
Un décret peut changer ce qu’on imprime en haut des formulaires. Il ne change pas l’avis de quelqu’un qui a un data center en face de chez lui. « Super intelligence » ressemble à un slogan, et c’est précisément le problème : un slogan, ça se voit.
Sources :
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