La centrale la plus polluante du Royaume-Uni s’apprête à accueillir l’un des plus grands data centers du pays. Le terrain est là, le raccordement au réseau est là, les communiqués sont prêts. Il ne manquait qu’un mot plus présentable.
Ce mot, c’est « campus de calcul ». OpenAI l’a sorti dimanche par la voix d’un porte-parole, auprès de Business Insider : « Compute campuses better describes the scale and role of the infrastructure we’re building for AI. These are long-term investments in computing, energy infrastructure and skilled work. » Comprendre : c’est plus chaleureux que data center, et ça évoque vaguement une pelouse tondue.
J’ai déjà chroniqué le coup hier, du côté de la Géorgie et des 1 000 MW de secours promis aux habitants (OpenAI rebaptise ses data centers et promet 1 000 MW de secours à la Géorgie). Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est ce qui se passe pendant que le vocabulaire glisse.
Un renommage ne se décrète pas dans le vide. Arwa Mahdawi, dans sa chronique au Guardian, rappelle le contexte : une majorité d’Américains, tous bords politiques confondus, vouent une hostilité tenace aux data centers, au point que le sujet est devenu l’un des principaux thèmes des midterms. Premier grief invoqué, la facture d’électricité. La même chronique note un drôle de calendrier côté télévision : selon une analyse de Media Matters for America, le volume de propos favorables aux data centers tenus sur Fox News par les animateurs et les invités a bondi de 420 % après le 18 août. Cette date n’est pas un hasard, c’est celle du mémo du National Republican Senatorial Committee qui avertissait que l’animosité envers le secteur pouvait coûter des voix aux candidats républicains favorables aux data centers.
L’autre volet est moins télévisé. En juin, The Intercept rapportait que la police de Philadelphie scrutait les réseaux sociaux à la recherche de publications opposées aux data centers IA, au motif d’un risque posé par les « domestic violent extremists ». En août, Futurism recensait au moins 37 arrestations liées aux manifestations anti-data centers depuis le début de l’année, souvent pour des infractions mineures. D’autres ont suivi depuis, toujours d’après la chronique.
Mahdawi concède une chose : les noms comptent. Elle ressort l’exemple de l’Obamacare, et il vaut le détour. Une étude Morning Consult de 2017 avait trouvé qu’un tiers des Américains ignoraient que l’Affordable Care Act et Obamacare désignaient la même loi. Environ 80 % des républicains désapprouvaient fortement « Obamacare », contre environ 60 % pour l’« ACA ». Même texte, même contenu, vingt points d’écart sur l’étiquette.
Voilà pour le pouvoir des mots. Maintenant, les murs et les watts.
Le « next chapter » du North Yorkshire
Drax, propriétaire de la plus grande centrale du Royaume-Uni (près de 5 % de l’électricité du pays, brûlée sous forme de pellets de biomasse), a signé avec l’investisseur en infrastructures Brookfield et la plateforme d’infrastructure IA Radiant un accord pour développer sur le site, dans le North Yorkshire, un data center dont la capacité finale dépasserait 1 GW. Le développement pourrait attirer plus de 20 milliards de livres d’investissements, avance Drax. Première phase : jusqu’à 100 MW de capacité de calcul, en service au premier trimestre 2028.
Ce que la société apporte dans l’affaire, c’est du terrain et un accès au réseau national via les raccordements existants du site. Ce qu’elle espère en tirer, c’est de pouvoir alimenter directement le data center au début des années 2030. Le communiqué parle du « next chapter » de la centrale. Will Gardiner, le patron, ajoute que le projet va « aider à sécuriser l’avenir à long terme du site et protéger des centaines d’emplois », tout en soutenant la « réindustrialisation du Nord » et en « renforçant la capacité souveraine en IA ».
Le calendrier n’a rien d’anodin. Drax touche environ 2 millions de livres par jour de subventions publiques pour sa biomasse. De 2027 à 2031, il n’aura accès qu’à la moitié de cette somme, le gouvernement ayant promis un rôle « bien plus limité » pour la centrale après les doutes répétés sur ses affirmations de durabilité. Le campus de calcul arrive donc pile quand le robinet se referme. Les analystes ont applaudi, l’action a pris presque 9 % à la Bourse de Londres, portant la valeur de marché de l’entreprise à près de 3 milliards de livres.
Un détail que les communiqués enjambent volontiers : la centrale est, selon les analystes, le premier émetteur de CO2 du pays, et ces émissions ne sont pas comptées par le gouvernement britannique parce que Drax affirme que les arbres repoussent et absorbent l’équivalent. On appelle ça de la compensation. Dans la vraie vie, ça s’appelle un pari sur la forêt, avec un débiteur qui n’a jamais signé.
Une semaine avant l’annonce, le gouvernement publiait un projet de déclaration de politique nationale sur les data centers, qui les juge « aussi fondamentaux pour notre économie que les chemins de fer et les réseaux électriques dont nous dépendons depuis longtemps ». Le texte promet de « prendre le contrôle du développement des data centers dans ce pays » pour que « le pays et les communautés d’accueil en bénéficient ». Le Guardian rappelle au passage le contexte qui fâche : un réseau déjà congestionné et des objectifs climatiques juridiquement contraignants, ce qui laisse ouverte la question de savoir comment ce sprint au calcul sera alimenté sans camions de gaz hors réseau, chers et sales.
Dans ce dossier, le renommage n’est pas un détail cosmétique, c’est la partie émergée d’un montage. Drax ne vend pas de l’électricité à un voisin : il monétise une prise, un terrain et un calendrier de subventions qui se vide. « Campus », « chapitre suivant », « capacité souveraine » : trois expressions qui servent à faire passer un transfert d’usage pour une renaissance industrielle. Les voisins du site, eux, héritent de la même cheminée et d’un mégawatt de plus sur un réseau qui n’en pouvait plus.
Appeler un data center un campus de calcul ne fera pas aimer celui du coin. Ce n’était pas l’objectif. Le nouveau nom s’adresse à ceux qui signent les chèques et votent les mémos, pas à ceux qui paient la facture. À Drax, la facture a même un nom : 1 GW, branché sur la plus grosse cheminée du pays, avec une forêt quelque part dans les annexes. Bienvenue sur le campus.
Sources :
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